02/03/2008

Atelier Au Bord Elles - Mardi 26 février 2008 - Chloé Delaume - 25 min

Chloé D III

A la lecture/l'écoute de l’un de ces extraits, vous aurez peut-être envie de décoller directement, de vous envoyer en l’air avec vos idées, en ne gardant que quelques mots, phrases ou faire trampoline sur le ressenti que ces extraits vous inspirent?
Alors, puisez dedans pour continuer sur cette lancée, que le sujet s’épuise, qu’il dérive, qu’il dérange, qu’il n’appartienne plus à Chloé Delaume. Tout peut être piste de décollage, un mot, une phrase, un titre, une image, peu importe.
Laissez traîner vos oreilles afin que vos textes continuent d'être alimentés par le ton de Chloé D.
 
Usez de ce pied à l’étrier et imaginez ce qui vient Avant, pendant (récrivez) ou ensuite…  

[Note]
Les Mouflettes d’Atropos est un roman expérimental qui tente de retracer le parcours chaotique d’une jeune femme via une multitude de voix, registres de langue et procédés stylistiques. Le rapport à la jalousie, à la douleur, à la violence, au corps féminin et à l’expérience prostitutionnelle en sont les axes majeurs. Le discours y est endophasique et volontairement schizoïde ; le ton oscille entre potacherie et poésie ; les clins d’oeil à Queneau répondent aux citations Valérie Solanas (SCUM MANIFESTO). Premier roman, ce livre est également un premier contact avec la pratique de l’autofiction. 

[Extraits]

"C’est étonnant aussi la haine, voyez-vous. Moi j’ai tellement de haine. Tellement de haine à l’intérieur. Que je me demande souvent comment un si petit corps peut en contenir autant. Alors je monte sur ma balance. Et je lis 54 kg. Et je me dis que c’est bien peu 54 kg, pour cette haine. Pour toute cette haine si lourde. Tellement plus lourde que ça. Elle est pourtant à l’intérieur. Et puis je pense. Au poids des os qu’il faut soustraire. Aux litres de sang. Aussi. Et puis à l’eau. Et à la graisse. Aux muscles aux viscères à la chair. Alors je me dis que pourtant. Elle est bien quelque part. Au creux des os. Dilué au sang. Nageant la brasse au fond de l’eau. Calfeutrée sous la masse graisseuse. Peut-être que la sueur à grosses gouttes. Un vampire. Une liposuccion. Pourraient. Qui sait. M’en alléger un peu.  Et puis non. Vraiment. C’est impossible. Quand même. Alors je me dis que ma haine est en moi comme sur une planète étrangère. Qu’elle sautille poids plume dans ma chair. Qu’elle défie mutine et guillerette toutes les lois de l’apesanteur. Et du reste. Qu’elle s’en fout des histoires de masses. Que je ne peux pas la calculer. Alors je cherche à l’expulser. Pour voir au moins. Comment ça fait quand ça s’arrête. Et puis quelle drôle de tête elle a. Le bubon est juteux. Je presse encore. Toujours. C’est long tellement long. Qu’on y croit même plus. On se dit : c’est un rêve. Calculons donc le temps qu’on mettra à se réveiller. Le bouton blanc. Ténia de peau. Sort par saccades. Tortillon pâle rampant mollement. Qui se crache au-delà du miroir. Lombric sanglotant opaline sanguinolent la survie à perpétuité. Du cratère à la geôle sachez qu’il n’y a qu’un pas." “ Voyez-vous, avant, j’étais prostituée. Depuis, j’ai passé mon Capes. Histoire d’avoir une protection sociale. J’ai eu l’enfance des orphelines. On ne peut pas dire que ce soit gai. Le bonheur non plus, remarquez. Ça dépend d’où vient le plaisir. Mais tout ça reste relatif. Moi j’en aurais des choses à dire sur l’innocence écrabouillée le manque d’amour vrillant l’ulcère l’éternel retour suicidaire la crainte irrationnelle des hommes et l’influence du CAC 40 sur le prix du kilo de navets. Mais je me tais. Moi. Voyez-vous. Je m’astreins au silence. Et c’est très compliqué. Ma logorrhée sismique je la rumine avec l’application d’une charolaise traînant sabots aux portes des vieux abattoirs. Parce qu’il faut être patiente. Et quand sonnera le glas, je serai attablée. On ne vous a pas appris la ruse. Guêpières talons aiguilles sécateur enroulé d’un mouchoir de soie caché au fond du sac Kelly. À chacun son Hermès. Trismégiste ou Saint-Honoré. Ça dépend des faubourgs… 

[Note]Chloé D cri du sablier

Récit d’une réminiscence, Le Cri du Sablier remonte le temps afin de faire voler en éclats un passé oppressant. Sa virulence a la puissance du cri. Véritable leitmotiv du roman, la métaphore du sablier se propage, se ramifie : elle dessine la figure centrale et traumatisante d’un père "sédimentaire" et d’une "enfant du limon". Ni pathos, ni complaisance. Mais la tentative, à l’âge adulte, de répondre au questionnement d’une enfant, tentative rendue possible par une certaine douceur de l’ironie. Tout passe par le prisme d’une langue singulière, débordante d’inventions. Le style est démesuré, tantôt lapidaire, tantôt abyssal. Les mots se bousculent, deviennent envahissants, contractant la phrase jusqu’à donner une impression de fusion. Dans ce chaos où leur nature et leur fonction se mélangent, ils révèlent comme un miroir le morcellement de l’identité.Le Cri du Sablier est avant tout une reconquête de la langue ; un plaisir inattendu jaillit de mots le plus souvent douloureux, de leur détournement, de l’épuisement du sens de chacun. 

[Extrait]
"Car s’il est réfractaire à toutes les scories le sable peut par contre se kafkayer en verre. Et si les grains ténus s’alchimisent verroterie. Transparence en dépit d’une opaline teneur. Que reste-t-il logé au centre sablier. Que reste-t-il dedans. Tout est solidifié. Plus rien ne peut couler. Plus rien ne peut. Plus rien. Le sablier en soi quel est-il donc, après. Un antimoine songeur ou un étrange bibelot. Un fragile objet d’art qui se fracasse au sol. Le verre au cri aigu ne peut lui résister. Ils diront sournoisement elle nous joue la diva oui mais seuls les altos maîtrisent l’aigu pointu qui peut en vocalises faire voler en éclats le père cristallisé. Alors. A présent que se fige père démantibulé. Lequel des deux, papa. Dis-moi lequel des deux. Qui criera je te tiens le plus fort tu me tiens qui criera par la barbichette le premier. Serait-ce pizzicato trémolos cordes vocales mon larynx entartré qui te mettras en pièces. Ou plutôt lassitude oseras-tu de ton gré acculé désertion à signer l’armistice. Vas-tu drapé de blanc le mouchoir maculé agité aux tranchées imploser silicates alcalins mosaïque. Lequel de nous, papa. Tu m’as depuis toujours et par-delà le reste ligotée à la lice jusqu’à dénervation. Tu m’as depuis toujours entravée corps et salve ma joue gauche brûle encore de ton bout de cervelle je ne tendrai pas l’autre. Entends-tu car ce soir ma voix n’est plus fluette à force de raison le glas tintinnabule. Entends-tu car ce soir ma glotte est désaxée et cogne à l’hygiaphone. Ce n’est pas ton pardon qui importe désormais. Tu partis à la tombe l’emportant avec toi. Jadis les vieux Malais contractant un amok étaient enterrés rouge avec armes et remords. Tu ne m’as rien laissé. Rien du tout je te dis."  

[Note]
Texte écrit à la demande de Sébastien Raimondi pour sa jeune maison, les Editions Néant, Mes weeks-end sont pires que les vôtres est le court récit d’une rupture amoureuse qui s’impose après la systématique désertion du conjoint à l’orée du vendredi soir. Au fil des pages, l’épuisement physique et mental de la femme trompée se mêle à quelques remarques sur l’appropriation de la langue par les hommes, exemple de Lilith à l’appui.

 [Extrait]
"C’est facile de haïr les dimanches en fait. Peut-être même un peu trop en y regardant bien. Il y a le poids de la tradition, vous me direz. C’est indéniable. C’est drôlement lourd le poids de la tradition. Surtout quand ça fait déborder le reste. Moi y a plus grand chose qui déborde. Je me suis vidée il y a tellement longtemps tellement longtemps que ça sonne tout creux tout sec au-dedans. Evidemment les dimanches y étaient pour quelque chose. ca va de soi. Mais ils n’étaient pas tout seuls, les dimanches. Non. Bien sûr. Evidemment."  

[Note]
Sortir du corps avec Corpus Simsi est un objet singulier, mêlant texte poétique et images crées à partir du jeu vidéo Les Sims™. Un roman ayant intégré un outil technologique particulier lors de sa réalisation, et se greffant sur un imaginaire virtuel précis.  Corpus Simsi a pour point de départ une variation ludique autour de la notion d’autofiction. Chloé Delaume, personnage de fiction pire que les autres, a refusé de s’incarner dans un livre. Dans un précédant roman, La Vanité des Somnambules, elle a quitté le lieu de résidence initial de ses congénères, la Somnambulie, pour prendre possession d’un corps humain, qu’elle s’est empressée de parasiter. S’étant faite expulsée tout en poussant le corps hébergeant à l’implosion, elle se retrouve donc nulle part, ce qui n’est pas très pratique. Aussi décide-t-elle de prendre définitivement résidence dans le jeu Les Sims™[1], et sachant ce nouveau territoire particulièrement adapté à sa situation de personnage de fiction sans domicile fixe. Sous forme d’avatar de son ancien corps humain, elle devient un petit personnage de jeu vidéo formaté, soumis à des règles différentes de celles du monde réel, face auxquelles la fiction n’est peut-être pas aussi souveraine qu’elle y parait. Actions préprogrammées et fatum, bugs et clinamens, boucles et ritournelles : autant de similitudes entre les deux univers, autant de failles où s’engouffrer.

[Extrait]Chloé D

"Je m’appelle toujours Chloé Delaume. Je suis interminablement un personnage de fiction. J’ai été expulsée du corps que j’ai fait mien un vendredi spongieux de 2002. Il s’est ébroué violemment, si violemment qu’il a plu de longs jours durant des gouttes polluées de moi au-dessus des cyprès. Une déchirure d’ozone saignant les hallalis. Je me suis aversée pour punir le réel, pour détremper la terre et toutes les robes d’été, ces petites robes percales que j’ai toujours haïes car mon coeur est enclume. Je suis tombée bien drue, la bruine sait être l’alliée des obtus châtiments. Mais sa vengeance fut brève à l’instar du crachin. Me voilà donc nulle part. Sans corps où résider, sans caverne accueillante, sans foyer cervelet. Personnage de fiction sans domicile fixe, c’est assez ennuyeux, plutôt inconfortable, et puis contre-nature. Oui, mais. Le monde réel trop organique, je n’ai pas su m’y infiltrer. Pas su du tout. J’aurais pu insister bien sûr. Partir en quête d’un autre corps, plus adapté ou plus docile. Plus affadi aux cartilages, souple et moelleux en coussinets. Moins vertical aussi. C’est ça. Un corps moins vertical qui ploie dès qu’on l’effleure. Un corps à angle droit s’immiscer isocèle avant fragmentation. J’aurais pu le trouver bien sûr. Mais je me méfie trop. Beaucoup trop à présent. Je fuis la chair peu nourricière, je fuis sa lassitude livresque et ses banquets oestrogéneux." 

[Note]
« Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau humain disponible. »Chloé Delaume a voulu comprendre en quoi consistait la mise en disponibilité mentale des téléspectateurs. Durant 22 mois, du lever au coucher, elle s’est faite « sentinelle » de la télévision, devenant son propre sujet d’étude, se soumettant aux flux de messages médiatiques et publicitaires, ingurgitant le maximum de programmes de divertissement, télé réalité surtout, pour en ramener « des informations du réel ». À travers cette expérience limite, la narratrice décrypte sa mutation en cours : cerveau et corps se modifient inéluctablement. Quand l’humain n’est plus qu’un outil au service de « la fiction collective ». J’habite dans la télévision est un puzzle où chaque pièce pullule de références, de propos télé-rapportés, appliquant au discours du neuromarketing une grille de lecture singulière, dont la lucidité a parfois des accents paranoïaques. L’humour de Chloé Delaume sédimente ce texte et invite chacun à s’interroger sur la marge de manœuvre de son libre arbitre.   
[Extrait]
« Vous n’êtes ici par hasard. Le hasard n’existe jamais, un jour prochain vous comprendrez. Je ne sais pas qui vous êtes ni pourquoi vous êtes là. Encore moins si vous resterez ici, entre ces lignes. Ou si vous êtes déjà partis. Je ne sais pas grand-chose et encore moins sur vous mais ce dont je suis certaine c’est que vous êtes capables de recevoir des informations. Des informations du réel. Du réel de là où je suis.En ce moment vous êtes ici en ce moment vous êtes debout. L’humain se doit d’être vertical. Avec l’âge on se voûte, il faut y prendre garde, les torts comme les neurones ça ne se redresse pas. En ce moment vous êtes ici et ça veut dire des choses, des choses très importantes. Que vous êtes vivants par exemple encore vivants, peut-être pas pour très longtemps mais un petit peu vivants quand même. Et puis aussi, surtout, qu’à cet instant précis vous ne regardez pas la télévision. » La lecture est finie alors que vous écrivez déjà, peut-être…  

Chloé D II
Sa vie :
Née Nathalie Dalain à Paris en 1973, Chloé Delaume passe son enfance à Beyrouth. En 1983 se déroule à Paris un drame familial: elle n'a que 10 ans quand son père tue sa mère devant ses yeux puis se suicide. Voulant devenir professeur comme sa mère, elle s'inscrit à la faculté de Nanterre jusqu’à la maîtrise. Mais décue par le système universitaire, elle quitte la faculté et se met à écrire en travaillant dans des bars à hôtesses, expérience racontée dans son premier roman publié chez Farrago/Léo Scheer : Les Mouflettes d'Atropos. Elle collabore ensuite un temps sous son vrai nom à la revue littéraire Le matricule des anges. Puis, elle crée avec Mehdi Belhaj Kacem et Franck Laroze la revue littéraire EvidenZ. Mehdi Belhaj Kacem deviendra son mari jusqu'en 2002 : elle racontera leur histoire d'amour dans Les Mouflettes d'Atropos, et leur séparation dans Le Cri du sablier. Participant aux comités de lecture de diverses maisons d'édition, elle contribue à faire publier d'autres écrivains de sa génération. Chloé Delaume est un nom de plume: le prénom Chloé a été emprunté à l'héroïne du roman L'Écume des jours de Boris Vian et le patronyme Delaume provient de l'ouvrage d'Antonin Artaud L'Arve et l'Aume. 

Ses œuvres :La nuit je suis Buffy Summers - Editions è®e – Octobre 2007
Transhumances - Editions è®e - Octobre 2007
La dernière fille avant la guerre - Naïve Sessions - Mars 2007
J’habite dans la télévision - Editions Verticales - Septembre 2006
Les juins ont tous la même peau - Editions La Chasse au Snark - Novembre 2005 Certainement pas - Editions Verticales - Septembre 2004 Corpus Simsi - Editions Léo Scheer - Novembre 2003 Monologue pour épluchures d’Atrides - CIPM/ Editions du Refuge - Novembre 2003 La Vanité des Somnambules - Editions Farrago/Léo Scheer - Janvier 2003 Le Cri du Sablier  - Editions Farrago/Léo Scheer - Septembre 2001 Mes week-ends sont pires que les vôtres - Editions Néant - Octobre 2001 Les Mouflettes d’Atropos - Editions Farrago - Septembre 2000    



[1] Qu'est ce que Les Sims? Créé par les auteurs de Sim City, Les Sims est un jeu de simulation de la vie.
On peut se procurer "Les Sims" et les CD additionnels via l'Internet sur le site officiel EA Store. Par contre il n'existe aucune version de démonstration. Les Sims" ("The Sims"en anglais). Le joueur gère la vie d'une famille à l'intérieur de sa maison. Il doit s'organiser avec un budget de départ pour leur acheter une maison et des meubles. Il peut ensuite s'occuper de leur carrière, de leur développement et de leur vie sociale, sentimentale et affective. 10 familles sont mises à sa disposition; il peut ainsi donner libre court à son imagination et les faire évoluer de diverses façons. Comme les autres jeux de la série Sim, "Les Sims" n'a pas de but établi d'avance. C'est au joueur de se fixer ses objectifs et de les atteindre. http://www.simimpact.com

16:53 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Le Marathon
La haine se love-t-telle au creux de l’aine ?
Verdict du médecin, hernie inguinale
Est-ce le signe que la haine se décide enfin à me quitter ?
Maudit médecin chirurgien qui veut aller tendre un filet autour de mes viscères !
N’as-tu donc pas entendu que c’est ma haine qui explose hors de mes tripes ?
Pourquoi veux-tu me colmater ?
Je veux être une plaie ouverte, appeler les mouches pour qu’elles viennent sucer ma haine, puisque toi, médecin ignorant, tu veux me museler
Un filet comme une muselière pour taire ma haine, la réenfermer dans sa prison viscérale !
Pourquoi faut-il tout réenfermer ?
Tout bien à sa place, c’est plus rassurant, non ?
Je vomis, je vomis ma haine, puisque vous ne voulez pas l’entendre
Je vous hais, je vous ….. Non, le raccourci est trop facile jusqu’à la lettre « M ».
Le chemin est beaucoup plus long de la haine vers la déclinaison de l’alphabet jusqu’à sa treizième lettre.
Tiens ! Curieux ! Le « M » est la 13ème lettre
Vous êtes superstitieux, peut-être ?
D’abord me vider, au risque de jeter le bébé hors de son bain
Me vider jusqu’au vide absolu
Mais existe-t-il ?
Est-il possible ? La température du zéro absolu est, elle, impossible. L’atteindre, c’est toucher à la vraie connaissance, celle qui nous est interdite.
Va pour la tentative, va pour la tentation
3,2,1, … zéro ! Feu ! C’est parti pour la grande vidange, le marathon du vide absolu, chemin impossible entre la haine et la réconciliation, la reliance avec cette fichue treizième lettre.

Écrit par : Xavier | 03/03/2008

On ne peut pas vivre avec la haine. A mon avis, la haine ne fait que détruire les gens. Je trouve très intéressant ce que vous venez de partager. Mes salutations.

Écrit par : support it | 14/08/2014

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