17/03/2008

Atelier d’écriture avec Réjane Peigny les 15 et 16 mars 2008 au Domaine du Belloy (Wavre)

Mars 08 240Le blog de l'atelier Milady accueille (honneur et bonheur) l'Atelier d’écriture organisé par le Centre Culturel du Brabant Wallon avec le soutien de la Province du Brabant wallon.
ECRIRE L'
INSOLITE, un atelier (très) animé par 
Réjane Peigny ces 15 et 16 mars 2008 au Domaine du Belloy (Wavre). 

Annonce de l'atelier:  " Qu’est ce que l’insolite ? Existe-t-il en soi ?
Peut-il survivre à son propre succès, continuer d’exister s’il devient à la mode ?

L'ITINÉRAIRE DÉCOUVERTE : l'architecture et le patrimoine insolites, accessible au Domaine du Belloy du vendredi 7 mars au samedi 5 avril, sera pour chaque participant à l’atelier d’écriture l’occasion de se plonger dans le monde de l'« hors normes », de l'extraordinaire.
Chacun écrira donc pour étonner et surprendre, pour explorer l’anormal et le bizarre, pour approcher l’étrange et le rare. Pour cela, les participants à l’atelier observeront (l’exposition présentant des architectures insolites), se questionneront (comment vit-on dans une maison enterrée, ou dans celle-là qui semble nier l’horizontale ?), s’imagineront (et si cette maison organique était… vivante ?, et si cette façade aux signes étranges cachait un secret ?), expérimenteront (comment point de vue et contexte, en écriture comme en architecture, créent le contraste, la différence ?), démonteront (les règles admises comme normales), détourneront (les mots de leurs usages communs)… Bref, écriront l’INSOLITE !

Les participants auront visité l’exposition avant le début de l’atelier. Des livres et divers documents largement illustrés seront mis à leur disposition et Catherine Vandenbosch, coordinatrice de la Maison de l’Urbanisme du Brabant wallon et auteure de l’itinéraire découverte, proposera commentaires, anecdotes et réponses à leurs questions.
Réjane Peigny, animatrice de l’atelier, donnera des propositions pour entamer l’écriture qui aura lieu sur place (et pourquoi pas à domicile, en plus, entre les deux séances). Les textes seront lus et partagés sur place. Des retours pourront être faits à propos de ces textes, permettant de les retravailler.

Aucune expérience n’est requise, seule l’envie de participer est un must."


Les participants de l'atelier sont invités à publier leurs textes en commentaires de cet article (ainsi que leurs commentaires sur les autres textes).  Pour les curieux qui n'ont pas eu l'occasion de participer,l'exposition est ouverte jusqu'au 5 avril et chaque lieu présenté peut être le terreau d'un texte qui est également bienvenu ici.

Afin d'introniser la notion d'insolite, Réjane et les participants ont décliné quelques quelques techniques d'écriture:

(cliquer sur chaque image pour obtenir une taille lisible)

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Afin de nous plonger dans un univers littéraire diversifié et répondant à une écriture ou une ambiance insolite, Réjane a lu de nombreux extraits de textes, dont voici le best of:

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les photos des lieux de l'exposition, comme des illustrations parallèles de ces deux belles journées:

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Après le "bien travailler, bien s'amuser", les remerciements au Centre Culturel du Brabant Wallon, il ne faut pas oublier de continuer à écrire.

19:25 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Aube. je ne suis pas là. C’est vide, un peu noir, froid. je m’attends au pire. je connais du pire. j’attends.
Finalement, c’est une aube qui se lève, naïve, intacte.
Conquérante, elle apparaît au dessus des copeaux, des immondices.
Le monde connu ne s’est pas désaltéré depuis si longtemps que je suis surpris.
Cette aube.

L’aube décolle. Déjà, des Autres que moi pressent leurs fronts contre leur mur, ils poussent, repoussent, poussent ce petit mur, rien ne bouge, ils poussent encore, jusqu’à s’ouvrir le crâne, uniquement parce qu’il fait jour.

Et, moi, je L’attends. Je crains chaque nuit qu’Elle ne vienne jamais plus. C’est une aube, encore.
Elle éveille avec sa venue les méfaits de la veille, comme une mémoire intangible mélangeant vices et amours. Mais je l’aime. JE L’AIME.
J’inspire fort. Cette aube est une naissance, accompagnée d’un destin. je regarde, interdit, l’écriture de ce nouveau monde s’écouler le long des routes, je La vois avec tant de joie que je me mets à marcher, un pas avant l’autre.

Aujourd’hui, c’est une aube, encore.

Je suis soulagé, je suis vivant. Ce n’est pas toujours évident d’être vivant. Parfois, las de lignes droites, des Autres se croient meilleurs vivants que d’Autres, ils prennent un virage, ce dérapage contrôlé, ils nomment ça « invention ».
Pourtant, d’Autres avant eux ont emprunté ce même coude, un hier d’ici ou un hier de là. Mais leur orgueil donne l’illusion.
Ce monde a été tant piétiné qu’il faut de la suffisance pour vivre de nos jours.

Heureusement, pour moi, aujourd’hui, au fond, il reste encore un chant d’oiseau, un cri de nouveau-né, un souffle, un baiser volé, ils m’apportent le deuil de la connaissance absolue. Ce à quoi je pense ne meurt pas,
Ce à quoi je pense ne meurt pas ; la preuve, l’aube est là.

Car c’est une aube, tout est clair. A présent. Il fait moins froid, on entrevoit les reliefs, on devine les creux. Le mal s’en va.

je délie mes membres, j’étire mon petit carré de chair. Bientôt debout, le jour amène son dû. L’écume bouillonne dans les trous d’eaux, les nappes phréatiques débordent. je renais ce matin, parmi les embruns. Encore. Aujourd’hui, c’est une aube, encore.

Et aujourd’hui, JE veux être cette aube. Je prie, je dis bonjour, je m’excite, je jouis.


AUBE, AUBE, AUBE.


Oui, Je suis l’aube. Claire, petite, je suis bien vivante. Je regarde les Autres, impassiblement. Je suis curieuse, malléable, je veux tout apprendre. Pendant que les Autres s’ébattent, je marche, je déballe mon sourire. J’avance. La forêt, cette école, m’accueille la première. Derrière moi, des corneilles maternent les plaines. Je pénètre le vert touffu. L’odeur de sous-bois m’enveloppe.
Je ramasse les feuilles témoins, caresse les pousses entêtées, j’aspire des insectes. Je suis assise dans la tourbe, je me roule dans les ronces, je trempe mes phalanges dans la mousse. Je suis heureuse, arborant mes petites lèvres incarnates piquées aux orties.


Un brouhaha avance. Je pense que ce sont les Autres qui me suivent, mais ce sont des paysans en colère. Leurs fourches percent les branchages, ils font une battue. Les terriers se remplissent d’animaux apeurés, des hures décampent de tous côtés, elles m’emportent dans leur échappée.
AUBE, AUBE, AUBE.
L’orée me happe. Je glisse le long d’un talus, et tombe dans la rue, le visage aplati contre des pavés dessertis. Au dessus de moi, des caryatides, des gargouilles en ruines me scrutent, je me lève. Une truie trotte sur une poulie, deux goélands picorent un vieil hamburger. C’est le tango fébrile des animaux. Fiers de la défaite des Autres, ils grognent, ils brament, ils beuglent.
Je suis l’aube, je ne devrais pas avoir peur, mais ils ne m’appréhendent pas. Ils me dévoreront si je reste là.

Mes yeux s’écarquillent, plus grands que ma bouche ébahie. Je cherche l’horizon, ce sage précepteur. Je cours. Je détale. Tout sera bientôt plus loin, le chaos, la déraison, je refuse, je recule face à la férocité de la ville prise d’assaut.
Des cailloux remuent sous mes chaussures; je ne peux rester là. Tout est déjà si vivant en moi, je veux ENCORE admirer ma naissance, ce spectacle réceptacle, sans avoir à subir la déverse des carences.


Pendant le temps du matin, je marche. Encore, autour de moi, d’Autres émergent, d’une écorce, d’une veine, ils s’éjectent de l’iode, ils surgissent du soufre. Nous sommes tous du même commencement, de la même transparence.
Malgré cela je ne me reconnais pas en Eux, je marche.
Je marche. Je marche. L’athanor crépite, le noir gronde. Je marche, j’avance.
La ville s’éloigne. J’aperçois des hommes agitant leurs sexes couperets, des femmes gobent leurs petits comme un orvet un œuf de poule. Parmi mes frères de sangs, j’avance, je les sens, nos traces se touchent mais je ne Leur prête ni oreille, ni épaule.
La trahison jette ses dés dans les pieds, l’amertume roule dans les quilles, la mort pioche, avec son majeur incliné, et moi, je cours, je cours, haleine et peine perdues. J’avance.
Je suis rescapée, je suis une aube, mais si, je suis une aube ! Nourri de débris, de déchets, de fruits de déserts, je marche.
J’avance, de toute façon, je dois avancer, encore, en corps. Je suis couverte de peaux étrangères, manteaux d’histoires d’Autres déchus. Je ne regarde pas mon chemin, j’avance, sans nuance. Mon allure, sa percussion mécanique, laisse parfois une empreinte. Ici, un pas, ailleurs, une parole, autrement, un caprice.
Mais de plus en plus, j’avance.
Mon être me porte au zénith. Il est bientôt midi, je suis au centre du cadran. Je suis l’aube en amplitude. De toutes parts, on me voit, on me connaît. Je suis une seule parmi les uniques.
Je Leur dis, je suis l’aube, Beaucoup ricanent, d’Autres m’ignorent, un d’Eux m’a même répondu en s’esclaffant : oui, c’est ça, si toi, tu es l’aube, moi, je suis la nuit.
Alors, j’avance, droite, debout. Je mange, je défèque, je rêve debout, en marchant.
Parfois, je sens, je stagne entre deux chutes, je sais cet équilibre déficient, je prends un risque à avancer sans me retourner, mais je marche, je suis dans mon droit d’être moi. À peine contentée du peu de derrière, je suis avide du grand devant.

J’avance, je continue, obstinément. Je marche sur des déjections, des herbes noires, des vertèbres, des pailles sèches, des sacs de plâtre éventrés.
Le soleil cogne. Le chemin persiste à ne rien dévoiler. Mes plaies transpirent de résine, mes paupières goudronnées laissent à peine entrer la lumière. Je danse avec des silences et des corps mous.
Pour m’alimenter, je lèche les pelages, les mousses, je tète les laits et les sources. Je me refuse au retrait, à l’interdiction. C’est sûr, d’Autres trôneraient sur ma piètre récolte si je n’avançais pas. Il n’y a pas deux souverains pour un même butin.

Je sens ma victoire, mon sommet, seule avant cet espace infini. Je ne me retourne plus jamais. J’enfle, je gonfle.
J’avance, les pieds vers un nord.
Je flaire les Autres, ombres, évidences. Le monde a ouvert sa porte, je m’engouffre vers la vérité. J’avance. Croix de bois, croix d’enfer, si je reste, je…

Mais l’aube est à la place du mort, passager clandestin du jour.
Je faiblis, m’assombris. J’accélère, Je, participe, présent, vieillis.
Je regarde mes mains, elles tremblent. Mes chevilles de mélasse vacillent. Avancer ? ça ne rime à rien. Je m’arrête, parce que tout chavire.
Mes jambes s’enfoncent dans la glaise. Des morceaux de machines, de métal, des pare-brises, des parapluies, des piquets glissent avec moi. Nous perçons le derme terrestre.
Le sol parvient à ma bouche.
Je la vois.
Elle est assise sur une roche rouillée. Ses cuisses écartées. Puis son non-visage, sans paupières, ni pupilles, seuls, deux petits orifices semblent me scruter. Je suis accrochée à cette vision.
La terre m’avale lentement. Et son sexe, sans poils, ni lèvres, son sexe imberbe et luisant s’ouvre. En surgit une denture blanche, elle claque. Le rythme s’accélère pendant que je m’enfonce. Hurler ? Impossible. Elle semble pourtant avoir décelé ma détresse. Elle descend de son autel roux, serre ma tête demi enfouie entre ses mollets, relève les jambes et tire. Quelques rampants suintent. Elle persiste. Sa peau, rêche, vieillie retient le poids de mon corps d’aube. Son vagin denté à quelques centimètres de ma bouche, beau, lustré, lisse. La confiance n’est plus un choix. Quelques à-coups, encore.
Je suis sortie. Elle se retire, remonte nonchalamment sur son rocher, ouvre à nouveau ses cuisses.

Je me lève. Le ciel n’a plus de teintes. Il pleut, il pleut si fort que les bras m’en tombent. Je tombe avec eux. Je me relève. Je tombe à nouveau. Encore. Par terre, avec la terre.
Je rampe, le torse griffé. Je suis une aube dépossédée, obsolète.
Où sont les mouettes quand on a besoin de la mer ?
Vagues emportant, lavant l’aube. Mais ici, l’eau n’est qu’une fauteuse de trouble.

Cette… Elle existe plus que moi. Son sexe, précieux, aliénant, obsédant. Alors, je me retourne, comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps.
De dos, elle est une des Autres, formes communes, chairs méprisables. De ses fesses ruisselle une source, la roche en est plus étincelante, l’ocre de l’érosion reflète le dernier rai solaire.

Je murmure, hors de force : je suis l’aube.
Elle ne bouge pas, ses cuisses respirent.
Je suis l’aube, Je suis l’aube, Je suis l’aube, Je suis l’aube…
je me traîne devant Elle. Son manque de faciès me réconforte. Elle n’a pas de regard, pas de jugement, pas de violence. Les dents ne claquent plus, j’avance ma main, les cuisses me hument.

Je suis dedans. Dedans, une chaleur. Encore un peu dehors, dehors, cet invisible m’apparaît désuet.
J’avance. Je marche. Je marche dans Elle. Son corps ne se dilate pas. Je suis toute, tout à l’intérieur. Aube dans nid, immolée dans sa chair.
Derrière, le jour s’affaisse.
Ailleurs, je pense, la masse entoure les Autres.
Je pense, les murs se reposent, des vallées cherchent un calme plat, des Autres s’accouplent dans des cadres, des animaux lacèrent des gibiers, et moi.
Je suis dans ce cocon, coffre putride mais confortable.
Le néant n’existe pas.

J’écoute le cliquetis de ses entrailles, l’engrenage des veines. Je ne connais rien, ni le chemin du sang, ni la vitesse de son sérum, ni la vertu de ses sucs. Pourtant, je suis rassurée.
Enfin.
Je suis immobile.
Je compte les diastoles comme des moutons.
Enfin.
Je pourrais… j’avance.
Non, je n’avance pas. Je n’avance plus.
Je n’avance plus, je n’avale plus, je ne sillonne plus, je ne vide plus.
Je ferme le tout, scelle l’antre par un peu de salive chaude.
Je n’attends pas, je n’attends pas, je … tout se ferme.

Et là, le mal s’en va.
Et là, le mal s’en va.




© Milady Renoir – Mars 2008 – Atelier INSOLITE animé par Réjane Peigny

Écrit par : Milady Renoir | 17/03/2008

Les concessions (Les concessions)
Laurence Bernard, mars 2008



T'es partie. T'es enfin partie. Et ce qui est certain, c'est que tu ne reviendras pas. Il y a des lieux d'où on ne revient jamais, même à contre-courant. De toutes façons, tu sais pas nager. Tu savais pas rire non plus. Tu savais rien faire de ce que j'aurais aimé te voir faire, vois-tu ?
Non, bien sûr, comment verrais-tu ? J'ai fermé tes yeux et je t'ai déposée là, dans ta dernière demeure. Pour que tu partes. Une demeure où on ne reste pas. Une zone de délestage, de largage, d'évacuation rapide.

On n'a pas de concession , nous. Je n'ai de sous que ce que tu m'as laissé : un peu de liquide au fond d'un tiroir que je me suis empressé de boire. Fallait voir la fête ! Bien sur, j'y ai mis de ma poche. T'as pas laissé grand'chose. Alors, une concession, pour toi qu'en a jamis faites...

Je t'ai déposée dans le trou. J'ai eu du mal, parce que c'est interdit de faire ça. Les égoûts, c'est pas fait pour ça. C'est bon pour la crotte et les rats. J'ai dû forcer un peu, comme toi, à ma naissance. Tu voulais pas que j'naisse. C'est le père qui m'a raconté.

J'ai dû m'aider du pied pour faire descendre l'épaule. Un bon coup sec, et ton corps est tombé. Ca a fait « ploc ». Pas « plouf », « ploc », sec et dur, comme toi. T' es tombée dans le fond, là où y'a sans doute pas assez d'eau. J'ai replacé la plaque, celle qui était gravée aux armes de la ville. C'est comme des funérailles nationales, j'me suis dit. Je n'avais pas de fleurs, ni de couronne ni rien de tout ça. Alors j'ai écrasé un mégot sur la plaque, entre le « b » et le « o » avant de m'assurer que tout était bien en place, et je suis parti.

Je suis un bon fils.

Je suis revenu pour vérifier que t'es plus là. Il y a des demeures dernières où mieux vaut pas faire long feu. Pour toi, j'ai tout prévu : un courant continu qui t'emportera loin. D'ici à l'océan. C'est le grand voyage, comme on dit ! J'ai rien dit aux autres. J'avais peur du « qu'en dira-t-on » et des gros titres dans les journaux, tu sais , le genre « Il balance aux égoûts le corps défunt de sa mère qui sait même pas nager ». Pourtant, même si c'est pas la première classe, ce voyage-là, faut être un sacré bon fils pour y penser. Bien sur, sur la plaque, y a pas ton nom. Et la date, c'est celle de 1921, celle des grands travaux d'aménagement urbain. Toi, t'es arrivée en '34 et ça s'est terminé hier.

Un coup de talon sec sur la clavicule, c'est comme ça que je t'ai aidée à passer. Ca a fait « ploc » au fond du trou.

Je suis revenu pour vérifier que la pression est bonne, assez puissante pour pousser ton corps jusqu'à la mer. Y a pas deux fils qui feraient ça. Et surtout pas ceux des concessions, je veux dire ceux des cimetières. Moi, je reviens, j'ouvre la plaque et ça grince. C'est lourd. Mes doigts se crispent, le métal est froid. Il s'imprime dans mes phallanges. C'est la chambre de visite numéro 137, celle où je viens te voir. Mon corps s'incline au-dessus du trou. L'odeur remonte, de loin, de l'au-delà de quelque chose. J'entends des gargouillis, des chatouilles dégoûtantes. C'est drôle, ça, les chatouilles dégoûtantes ! Un écoulement trop léger pour t'emporter très loin. Tu sais pas nager, ça t'arrange. T'as toutes les chances, tu vas même pas te noyer ! J'entends gémir. Peut-être le couïnement des rats, ou peut-être que c'est encore toi, pas assez morte ?

J'ai pas frappé fort. Même les fils qu'on n'aime pas garde une certaine idée de l'amour filial. J'ai frappé moyen. Et je ne t'ai pas couverte de terre au fond d'un cimetière, parce que là, t'avais aucune chance, même en nageant bien, y avait rien à y faire.

Je suis un bon fils.

Je viens te voir tous les dimanches, dans ta dernière demeure.

Le père est passé. Il a dit :

« Et la mère, qu'est-ce que t'en as fait ?
En route pour la mer », j'ai répliqué.

Il a rien dit, mais j'ai vu un doute courir entre ses sourcils. Faudrait pas qu'il demande trop, parce que je pourrais bien lui payer le voyage, à lui aussi. Pour l'embarquement, c'est pas les plaques qui manquent. Il en faudra une large.

« Pourquoi tu lorgnes mes épaules comme ça, fiston ? »

Il avait un drôle d'air que j'aime pas beaucoup. Je me suis dit qu'il faudrait pas tarder.

« Et ta mère, elle rentre quand alors ?
Elle a pas dit.
T'es sur qu'elle a pas changé d'adresse au moins, des fois qu'elle rentrerait plus ?
Elle a pas dit.
Qu'est-ce qu'elle peut faire à la mer ? Elle aime pas l'eau, ta mère. Elle sait même pas nager.
Elle ira pas dans la profonde.
Tu vas le rejoindre ?
Ca non! D'ailleurs on s'entend pas.
C'est pas le grand amour, c'est sur! T'aurais pu faire quelques p'tites concessions le temps du voyage.
Les concessions, c'est pas pour nous. J'lui en f'rai jamais.
Alors, qu'elle revienne ou pas, c'est pareil. »

Là, on était d'accord, même si pour moi, c'est préférable que tu reviennes pas. J'ai rien dit. C'est des choses entre nous. Il s'est levé. Je l'ai vu passer la porte. Ses épaules touchaient presque l'embrasure. J'ai noté, à tout hasard, dans un carnet : 1m37 – 2x20 cm = 73 cm. Depuis, je me promène avec un mètre ruban, celui que tu utilisais pour ta couture, le rouge d'un côté et blanc de l'autre. De temps en temps je mesure des plaques. Seulement celles qui paraissent plus grandes. Mais elles sont toutes pareilles. Le père passera pas. Toi, on peut dire que t'as d'la chance.

C'est dimanche. C'est le jour où je viens te voir. J'ai prévu des gants parce que mes mains sont couvertes de blessures là où le métal frotte. Je me dirige vers la chambre de visite 137, mais il il y a tellement de monde que je suis forcé de me tenir à l'écart. Une ruée de gendarmes et de journalistes qui prennent des photos avec des grands flashes, même en plein jour. La vedette, c'est toi. Décidément, t'as vraiment toutes les chances. Même celle d'une gloire posthume pas méritée. Ca, c'est moi qui le dit. Parce qu'on n'a droit à rien quand on a un fils qu'on passé sa vie à pas vouloir.

Je les observe de loin. Ceux qui te remontent ont du mal et c'est un peu comme si tu ne voulais pas sortir.. Tu tardes à remonter. Du coup, je comprends qu'on t'expulse. Tu es interdite de séjour, la terre te rend, on t'exproprie, tu vas te retrouver à la rue. Il est cruel, ce monde-là. C'est ce que j'me dit. Moi, je suis un bon fils.

Un jeune policier s'approche. Il me demande de circuler. Il dit que je laisse les gens faire leur travail. Il dit encore que non, le corps n'a pas été identifié. Trop abîmé. Je lui demande si le cadavre est bien mort, parce qu'on ne sait jamais, parfois, en frappant moyen fort, on a une chance de s'en tirer et de finir ses jours calmement au bord de la mer un peu plus tard en toute quiétude. Le jeune gars me dévisage d'un air pas drôle, pas triste, pas fâché. Un air entre deux, comme on dit. C'est peut-être ça, l'affection. Parce que je vois bien qu'il s'intéresse à moi, qu'il n'a pas envie que je parte. C'est pour ça qu'il engage la conversation.
Il me dit :

«  c'est pour quoi, les gants ?
c'est pour la taque. »

Il me regarde d'un air qui s'enfonce un peu plus entre deux autres. Il a des yeux très verts, très clairs, transparents comme de l'eau.

C'est dimanche et je suis venu te voir. Ce type devant moi a des yeux dans lesquels on peut plonger. Alors je plonge. Et je lui raconte les blessures aux phallanges, le crissement de la taque, l'épaule qui coince et l'odeur des bas-fonds. Le couïnement des rats et l'écoulement trop faible des eaux, et l'océan qui tarde à venir.

On se dirige vers un fourgon gris. On passe devant le trou. Des hommes ont retiré la plaque 137 et laissé une ouverture béante. Des regards s'y engouffrent, des questions fusent, rebondissent sur les parois. On amène une taque plus grande. Au fond de ma poche droite, ma main se referme sur le mètre ruban. Des hommes sont assis dans la camionnette. Au centre, une boîte longue et métallique. C'est là qu'on t'a couchée. Des mots me montent à la tête, alors je parle. Je suis intarrisable, un débit capable de te pousser jusqu'à la mer. Tout le monde m'écoute. Je raconte pour le père, la porte, les 20 centimètres de chaque côté de l'embrasure, les taques à prévoir plus grandes. Je dis aussi les concessions qu'on a pas faites et la terre juste bonne à étouffer les morts.

On monte dans le fourgon. Faute de place, je m'assieds sur ton cercueil. Le métal gémit. Ca résonne, ça se tend à chaque mouvement du convoi.

J'ai fini mon histoire, mais les mots viennent toujours. J'en ai plein la bouche, plein le ventre, plein les poumons. Alors je recommence : l'eau qui stagne, les rats qui couïnent, les phallanges blessées et les os brisés. Je parle jusqu'à l'arrêt du fourgon.

C'est dimanche.
Je suis venu te voir. Je suis un bon fils. Je leur explique que je suis un bon fils. Et je frappe la tôle sur laquelle je suis assis, pour que tu m'entendes aussi.

Le fourgon s'arrête et j'attends les ordres. Le type aux yeux aqueux me demande de le suivre. Alors je marche derrière lui.

Je ne sais pas si je pourrai te voir dimanche. Les autres dimanches. Alors je te dis adieu ici. C'est mieux ainsi.

Je marche le long d'interminables couloirs. Et je me tais enfin. Les mots qui sont partis je voudrais que tu les emportes. Je marche en silence derrière l'océan occulaire. La flic aux yeux verts. C'est comme ça que je l'appelle. Il fait un bon 70 de carrure. Presque comme le père. Ca passerait pas non plus.

Je lui offre le mètre ruban et les gants et il s'éloigne en hochant la tête. Il doit se dire que je suis un bon gars.

Et sans vouloir exagérer, je crois qu'il a raison.


Écrit par : Laurence Bernard | 18/03/2008

Quel est ton nom? Quel est ton nom ?

Réveille-toi ! Le soleil a décidé de surveiller la nuit. La lune, égarée, s’est noyée. Les constellations, ivres, se sont abîmées à l’horizon des mers. Les quatre sphinx ont disparu : taillés dans l’herbe fauve…
Réveille-toi ! Le sommeil d’hiver… Les paupières lourdes… C’est cela… Accroche-toi ! Les ombres fuient la cruauté, les craquements crus de l’oubli…

Regarde tes petits yeux verts globuleux aussi jaunes que ceux des grasses chenilles attirées par les mésanges bleues qui les dévorent avec – ravissement !
Étire tes longs membres !
– Rentrer chez soi ? Sans souvenirs ?
Réveille-toi ! À l’origine, la parole est privée de son… La mémoire a mis une empreinte au commencement des temps. Éclosion mystérieuse.
Cri fondamental.
– Respire dit Dieu, bénis mon nom, sors du ventre de la terre !
Ta mère pleure et la femme sage te met dans les bras absents de ton père… Tu seras – écrivain, car tout commence et finit par l’écrit. Dès ce jour-là, tu écris, peu de mots, car il te faut brailler quatre heures – les meilleures de la nuit – pour en dormir vingt… Oublier les tétées de lait tiède et ces éminents moments où l’on te poudre les génitoires.
La vie devant soi sans prévenir. Tu en mettras du temps à te défaire du liquide rose de l’amnios. La patience habitue à la tiédeur du lait, à la tendresse indispensable et sournoise des femmes.

Ouvre les yeux ! Tu ne peux ? Alors, assieds-toi là, sur cette pierre tombée, – tombale. Regarde la brume s’éclaire un peu… – Tes terres, disais-tu… La terre s’éveille une nouvelle fois sous le regard de l’Invisible sans nom : Deus qui fecit coelum et terram.
Le silence contemple une étrange procession : les tiens – du moins, tu le croyais. Une procession de femmes et d’hommes suivant un noir curé habillé d’une violette chasuble ourlée de vieil or ; des enfants de chœur – te reconnais-tu ?– étourdis par les filles du catéchisme, se trébuchent dans une soutane rouge recouverte d’un surplis de dentelles blanches repassées. Tous, amidonnés comme des nonnettes…
Trois aurores se succèdent sans jours et sans nuits. Tu restes là. Ta pierre contemple ce peuple sorti du moyen âge. Implorante monotonie du chant : les noms de tous les saints, leurs noms, –ton nom.
– Omnes Sancti et Sanctae Dei, – Intercide pro nobis.
– A peste, fame et bello ; ab insidiis diaboli ; a morte perpetua… – liberas nos, Domine!
La nuit endormie se réveille… Sante Michaëli, Sante Jacobi, Sante Regana… Ora pro nobis… Omnes Sancti Innocentes… Ora pro nobis… et les saintes parmi les saintes : Sancta Virgo Virginum.

Ouvre les yeux ! Laisse-toi emporter par le jour comme un enfant prodigue, revenu ! Tu es jeune. Quand tu seras fatigué d’études et de prières, fuyons le boulevard Saint-Germain et ses filles aux figures d’entôleuse… Cet après-midi
– mars est d’humeur venteuse – , tu entres dans la demi-obscurité de l’église Saint-Sulpice. La lumière violette filtrée par les vitraux transporte des taches d’ombres guidant les pas égarés vers la chapelle des anges. La résonance des pas… la solitude… le parfum de l’encens amer et soufré, imperceptible… les notes d’orgue, répétitives… Majesté ténébreuse. Désolation. Résurrection des morts.
Un éclat singulier s’arrête sur la fresque… Delacroix peint : « Le Combat de Jacob avec… l’Ange. » Illumination. La poussière soulève la violence de l’affrontement en des milliers de pépites d’or auréolant les corps nus de l’histoire divine. C’est alors… « – Quel est ton nom ? – L’aurore se lève, laisse-moi ! – Je ne te laisserai pas. – Je n’abandonnerai pas le combat tant que tu ne m’auras pas béni. – Roule dans la poussière : Dieu ne se révèle qu’aux morts… »

Tu as fermé les yeux, infiniment. Les quatre sphinx sont revenus dormir le long des haies bien gardées de l’éternité qui ne commence jamais. Les nouvelles constellations impriment la mémoire des colonnes, obélisques lourds des linteaux suspendus à la coupole ouverte sur un ciel où le soleil tourne autour de la nuit. Deus qui fecit coeli et terra… La chenille verte ramasse les pépites oubliées, s’endort couverte d’Orient, et, quand les derniers secrets se feront crépuscule, tu seras papillon d’or, majestueusement.

Jacques Machiels – Mars 2008 – Mausolée funéraire Goblet d’Alviella – Atelier INSOLITE animé, dans la ferveur, par Réjane Peigny.

Écrit par : Jacques Machiels | 18/03/2008

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