30/04/2008

Atelier Milady – Auteurs Clairs Obscurs (Moreau & Bobin) – BOBIN, l'heureux solitaire – 25 min

Auteurs clairs obscurs BobinOn n'écrit pas ou "mal" avec le bonheur, encore moins avec le plaisir, hormis les genres spécifiques (poésie du terroir, littérature érotique laquelle laisse une bonne place à la douleur). Les écrivains du bonheur sont oubliés, peu pris au sérieux, souvent relégués à la piètre place d'amuseurs publics.
Certains, persévérants ont dû ajouter le vitriol, l'humour noir ou la nostalgie pour combler le manque du vide (Prévert, Vian, Giono, Pagnol…). (À part pour ceux qui ont traité du plaisir du texte (Barthes, Gide, Artaud, …).
Chez Bobin, c'est le paradoxe qui s'invite, il trouve le bonheur aussi dans la solitude (à ne pas confondre avec l'isolement ou avec l'ennui), puis dans le deuil, le désert, la folie (douce?), le désir, le manque.

On pourrait rapprocher cela de la notion d'amour à tout prix, sans raison; Pascal Quignard, dans ses PARADISIAQUES, exprime cette donnée:
"Saint Bernard évoque le amo quia amo, soit le "SANS POURQUOI", j'aime sans raison d'aimer. Cela est aimer. J'aime parce que j'aime."
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Bobin explique: « Ma solitude est plus une grâce qu’une malédiction ».
L’aptitude à être seul est-elle l’expression d’une inadaptation au monde ou d’une réalisation de soi ?
Pour l’auteur du “Très-Bas”, la question ne se pose pas : Il est un solitaire heureux qui ignore l’ennui et connaît la plénitude. Prof de philo, puis infirmier psychiatrique, Christian Bobin se fait remarquer en 1985 avec la parution de “Souveraineté du vide” (Gallimard). Mais c’est avec “le Très-Bas” (Gallimard, 1992), un essai sur la vie de François d’Assise, que le “phénomène Bobin” éclate. 
De Christian Bobin, on sait surtout qu’il fuit les mondanités et préfère explorer le silence. Il y consacre sa vie et son œuvre. Ses thèmes de prédilection : le vide, la nature, l’enfance, les « petites choses » comme il le dit lui-même.
La solitude, il la connaît mieux que personne. Il la quête. Davantage encore depuis la perte brutale de son amie, en plein été 1995. Un deuil qu’il raconte dans “la Plus que vive[1]. Récemment interviewé par Marie de Solemne dans “la Grâce de la solitude[2], le poète s’interroge sur l’origine et les conséquences de ce sentiment qui, avec l’état amoureux, est sans doute le plus partagé au monde.

Mais Bobin n'est pas un naïf condescendant, un idiot du village sans forme:

"On me dit parfois que le monde n’est pas si merveilleux, que l’enchantement y est empoisonné par la douleur. Je sais bien que ce monde n’est pas le paradis. Je le sais bien. Je ne suis pas sourd : constamment on nous tient ce double langage : n’espérez rien, jouissez de tout. Par un côté on nous déprime, par un autre côté on nous calme. Écrire c’est échapper à cette pauvre alternative, sortir de ces jouissances funèbres des sociétés marchandes. Sortir du désespoir comme de l’espoir, sortir de la parole comme du silence : chanter. Réconcilier toute vraie douleur et toute vraie beauté dans la lumière d’un chant."[3]
 

A fortiori, généralement, le bonheur est contagieux, souvent familial, amoureux. Peut-être que pour sortir du noir, pour déceler la Lumière, Bobin s'anime de petites choses, de petits détails qui construisent immanquablement son bonheur.
Son écriture familière le rapproche des autres, même s'il dit vouloir rester "seul". Son esprit d'enfance lui permet d'arrêter le temps, il chante les louanges de la pause, du regard, de l'attention, quel que soit le contexte.
Bobin parle de son écriture comme d’une façon de prendre soin de la vie par les mots, en choisissant minutieusement les mots qui doivent venir à la parole, et donc à la vie. Il écrit comme il regarde, l'horizon entier devant lui, noirceur et lumière mélangées.

« Je suis quelqu’un qui, avec du manque, produit du vide », ajoute-t-il.


Atelier milady auteurs clairs obscurs - BonheurContrainte:
 

"Devant les livres, la nature ou l'amour, vous êtes comme à vingt ans: au tout début du monde et de vous." (Une petite robe de fête, p. 56)

 Convoquez de bons souvenirs, alignez de brillants projets, faites une liste non exhaustive de plaisirs inconnus, de secrets savoureux, de petits émerveillements quotidiens, comptez des petits faits et gestes à peine visibles mais si plaisants… Parfois, ce bonheur peut être paradoxal et puiser dans les choses grises ou noires ce qui soulage, rend hommage.

Placez les dans une histoire où votre personnage "JE" (JE narrateur - pas JE auteur) se promène (espace et temps à définir selon votre envie).
C’est le regard du promeneur solitaire, de son bonheur autonome qui s'écrit. Un au milieu de tous.
 
Une/des rencontre(s) malheureuse(s) ou prépondérante(s) devrai(en)t lui gâcher le plaisir, lui polluer l'esprit ou le dévier de son chemin mais l'intonation de votre texte se veut lié à la félicité, au refus d'angoisse, à l’écartement de frayeurs.

Prenez la légèreté sous un bras, l’éclat sous l'autre et promenez-nous dans un univers qui ne fait de mal à personne (la naïveté n’étant pas une bonne mère).
 


Biblio: Lettre pourpre (Ed. Brandes, 1977) Le feu des chambres (Ed. Brandes, 1978) Le baiser de marbre noir (Ed. Brandes, 1984) Souveraineté du vide (Ed.Fata Morgana, 1985) L’homme du désastre (Ed. Fata Morgana, 1986) Dame, roi, valet (Ed. Brandes, 1987) Lettres d’or (Ed. Fata Morgana, 1987) Le huitième jour de la semaine (Ed. Lettres Vives, 1988) Préface de Air de solitude de Gustave Roud Fata Morgana 1988 L’enchantement simple (Ed. Lettres Vives, 1989) La part manquante (Ed. Gallimard, 1989) Éloge du rien (Ed. Fata Morgana, 1990) La vie passante (Ed. Fata Morgana,1990) La femme à venir (Ed. Gallimard, 1990) L’autre visage (Ed. Lettres Vives, 1991) La merveille et l’obscur (Ed. Paroles d’Aube, 1991) - Entretiens avec Christian Bobin Une petite robe de fête (Ed. Gallimard, 1991) Le Très-Bas (Ed. Gallimard, 1992) - Prix des Deux Magots 1993, Grand Prix Catholique de Littérature 1993 Un livre inutile (Ed. Fata Morgana, 1992) Isabelle Bruges (Ed. Le temps qu'il fait, 1992) Cœur de neige (Ed. Théodore Balmoral, 1993) L’éloignement du monde (Ed. Lettres Vives, 1993) L’inespérée (Ed. Gallimard, 1994) L’épuisement (Ed. Le temps qu'il fait, 1994) Quelques jours avec elles (Ed. Le temps qu'il fait, 1994) L’homme qui marche (Ed. Le temps qu'il fait, 1995) La folle allure (Ed. Gallimard, 1995) Bon à rien, comme sa mère (Ed. Lettres Vives, 1995) La plus que vive (Ed. Gallimard, 1996) Clémence Grenouille (Ed. Le temps qu'il fait, 1996) Une conférence d’Hélène Cassicadou (Ed. Le temps qu'il fait, 1996) Gaël Premier, roi d’Abime et de Mornelongue (Ed. Le temps qu'il fait, 1996) Le jour où Franklin mangea le soleil (Ed. Le temps qu'il fait, 1996) Donne-moi quelque chose qui ne meure pas (Ed. Gallimard, 1996) - Photographies en noir et blanc d'Édouard Boubat accompagnées des textes de Christian Bobin Autoportrait au radiateur (Ed. Gallimard, 1997) Geai (Ed. Gallimard, 1998) L’équilibriste (Ed. Le temps qu'il fait, 1998) La présence pure (Ed. Le temps qu'il fait, 1999) Autoportrait au radiateur (Ed. Gallimard, 2000) Tout le monde est occupé (Ed. Mercure de France, 1999) Ressusciter (Ed. Gallimard, 2001) La Lumière du monde (Ed. Gallimard, 2001) L’Enchantement simple et autres textes (Ed. Gallimard, 2001) Paroles pour un adieu (Ed. Albin Michel, 2001) Le christ aux coquelicots (Ed. Lettres Vives, 2002) Mozart et la pluie suivi de Un désordre de pétales rouges (Ed. Lettres Vives, 2002) Louise Amour (Ed. Gallimard, 2004) Prisonnier au berceau (Ed. Mercure de France, 2005) Une bibliothèque de nuages (Ed. Lettres Vives, 2006) La Dame blanche (Ed. Gallimard, 2007). 


Sources:  Article dans le Matricule des Anges: http://www.lmda.net/mat/MAT00601.html
Lecture par P. Perrin de ”L’Enchantement simple”, ”La Lumière du monde” et ”Ressusciter” (Gallimard, 2001): http://ppcriture.free.fr/bobin.htm
Interview de Bobin dans Nouvelles Clés: http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=352


[1] Gallimard, 1996.
[2] “La Grâce de la solitude”, dialogues entre Marie de Solemne et Christian Bobin, Jean-Michel Besnier, Jean-Yves Leloup, Théodore Monod (Dervy, coll. « A vive voix », 1998). 
[3] " La merveille et l’obscur" suivi de "La parole vive", p. 38.

12:59 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Des bouts de mes mots. J'attends.
J'attends.
Je vois les autres s'impatienter.
J'attends.
Ils attendent.
J'attends.
Je monte dans un bus.
Ils poussent la masse descendante.
J'attends.
Je monte.
Je suis serré.
Ils s'énervent.
Je souris.
Ils sont drôlement ridicules.
Je me cache.
Ils se vexent.
Je souris.
Je suis serré.
Je suis bien.
Je ferme les yeux.
Je me laisse porter.
Ils tombent.
Ils pestent.
Ils crachent.
Je ris.







J'ai rendez-vous.
Même heure, même endroit.
Midi cinq au sommet.
Je m'y brûle la peau,
et m'allonge/m'étire/ me dissous dans ce sol si boueux.
Je ne fais rien.
Il fait tout.(je fonds)
Les bras en croix je regarde
ce calque si opaque sortir de moi.
(Il commence toujours par le bas.)

Je me dédouble.
A mon maximum,
je deviens le paysage tout entier.
Je m'étends au delà de ma vue.
Je m'étends. Je m'étire.
Me dissous dans ma masse.
Jusqu'à ne récupérer de moi-même
qu'un bout humainement vivant.
A demain.
Même heure, même endroit.




et un qui en a découlé



Je me sui(s).
Depuis ce matin je suis derrière moi.
Moi devant, moi derrière.
J'aime être à deux endroits à la fois.
Parfois je me guette, je me soupçonne; mais je me fait croire que ce n'est personne.
Personne d'autres.

Écrit par : Maëlle | 30/04/2008

Sur le nuage du rêve Le jour se tait sous les heures.
La lune tente de glisser son monocle jauni sur l’horizon.
Des chiens… Des chiens hurlent…
Seul, je suis seul au milieu d’une pièce trop sombre
Où d’étranges ombres funambules jouent à cloche-pied sur la tapisserie.
Remuent dans ma tête oppressée,
De chaque instant de nos amours luxuriants, de nos rêves.
Rêve, rêve de ta robe organdi qui tombe sur le sol comme un nuage de soie.
Rêve, rêve du fruit de tes lèvres parfumées d’eucalyptus.
Rêve, rêve de ma main émue parcourant chaque centimètre de ton corps.
Rêve, rêve de ses étoiles naissantes à la poussière de tes yeux.
Ses souvenirs me rosissent les joues.
Mes mains sont moites.
Les chiens ne hurlent plus ;
Le vent se serait-il arrêté de faire le fol ?
Je rêve encore,
D’Elle.
La ville vacille, tremble
De cette force tellurique
Qui vulcanise les secrets de mon amour.
Quelques gouttes tombent sur la presque nuit.
La lune a gagné l’horizon.
Les chiens ne hurlent plus.
Et elle, elle
N’est plus.
La mort est venue
Fermer dans un dernier soupir
L’iris de ses yeux.
Cliquetis de mes rêves sur la brume.
Il se fait tard sur terre
Mais je ne rêve plus seul ;
Elle est venue me rejoindre.

Écrit par : Maël | 30/04/2008

J'ai vu l'espadon bondir quand, la tempête installée, il n'y avait plus d'horizon auquel se rattacher.

J'ai vu la croix Lucas quand, perdu en Brocéliande, j'ai cru mourir de soif.

J'ai eu des mots d'amis quand l'espoir du lendemain s'était voilé de deuil.

Je sais des clavicules, des corps inattendus, et même quelques mots doux.

J'ai le plaisir d'écrire, l'ivresse de rencontrer, la joie du souvenir, le sourire du passé. Je lis comme on transpire, je joue comme je respire, je m'étonne à l'envi.

J'écoute attentivement les paroles qu'on murmure, j'attends avec désir la prochaine fissure, sur la cour du présent, que des racines soulèvent, que des feuilles rouges tapissent, où les oiseaux scintillent, où les châtaignes éclatent, où le vent s'enhardit, où craquent des brindilles, où des enfants solaires se poursuivent en riant.

Écrit par : archi | 07/05/2008

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