30/04/2008

Atelier Milady – Auteurs Clairs Obscurs (Moreau & Bobin) – MONSTRE SACRE – 25 min

atelier auteurs clairs obscurs marcel moreauNé en 1933 dans le Hainault (Borinage). Issu d'un milieu ouvrier, orphelin de père à 15 ans, Marcel Moreau doit arrêter tôt ses études, afin de subvenir aux besoins de sa famille. Il devient aide-comptable. En 1963, il publie son premier roman Quintes. Il reçoit en 2002 Prix Wepler-Fondation La Poste pour Corpus scripti (Denoël). Marcel Moreau est un Monstre, mi-Minotaure, mi-Ours, Monstre d'écriture, du gouffre de l'ego, du temps. Il écrit deux sortes de livres, les livres d'AMOUR (femmes, sexe, corps et monde intérieur) et les livres LUMIERE (noire ou blanche = mort, mystique, mélancolie, effondrement, souffrance, extase, univers...).

L'écriture de Moreau est un engrenage huilé et rouillé, synthétique de langues et de corps. Moreau écrit et parle comme un oracle, il dit, il écoute. Proche de ses voix les plus profondes, il écrit et la lumière fût. A propos de son processus d'écriture, il répond:   

"
Il y a danger, danger de vertige, de déséquilibre, de désaxation. Parfois je touche le fond car le sens des mots peut être impitoyable. Ce n’est pas un exutoire bien que l’écriture puisse l’être. Le sens des mots peut vous faire tomber très bas. L’écriture vous écrase, vous terrasse et vous relève, c’est une écriture en mouvement. Un imprimeur et éditeur belge a publié un livre sur mes manuscrits. En regard de chaque illustration, qui sont des lino-gravures réalisées par un peintre à partir de mes manuscrits, j’ai fait un commentaire. Ce peintre a travaillé sur la graphie, a grossi, isolé, déplacé des caractères et finalement ses compositions plastiques ressemblent parfois aux encres de Michaux... Atelier Milady auteurs clairs obscurs encre de MICHAUX

Mes commentaires ne sont pas là pour expliquer ma manière d’écrire, c’est impossible, ça échappe à la raison. Après 40 ans d’écriture, pour moi c’est toujours un mystère. Je peux donner quelques pistes, par exemple, l’importance de collision, de télescopage dans les mots, car avec une telle circulation, il y a forcément des accidents, les mots se rencontrent les uns les autres, les sonorités se choquent et peuvent faire naître de nouvelles idées..."
 


LECTURES: 
Je me souviens d'immolations grossières

"Ma sensibilité à l'état brut, aidés de noires énergies mystiques, moins promptes à parler de l'éternel qu'à éterniser le Verbe, c'est par elle que je fis œuvre inactuelle, en ce monde si français, du divorcé d'avec lui-même. Oeuvre rythmée de magies, de fascination, de transes, de remous biologiques aussi ardents que la foi des anciens, créatrice d'une seule idole en ses métamorphoses : l'écriture comme un défi aux idoles d'aujourd'hui, tout ce que vous aimez, gens sans âme, excréments du passé et déjà de l'avenir" 

Les belles phrases sur l'avenir radieux
"Informatique, télématique, bureaucratique, audiovisuel, microprocesseurs font partie de cette catégorie de sonorités qu'instinctivement je répugne à utiliser. (...) Non seulement, ils font injure à l'euphonie, mais ils ramassent dans leur inélégance les accents métalliques d'une annulation de l'homme. (...) Pour rien au monde je n'échangerais le juste usage des mots bite, foutre, merde, glaire, purulence et dépècement contre ses terminologies savantassières." Auteurs clairs obscurs - Jean Dubuffet mur inscriptions

Mon mysticisme athée encanaillé de carne
"Le Monstre tire toute sa croissance d'une somme d'énergies et de vérités que le monde méprise et qui lui font mépriser le monde. Le Monstre est immense à force d'être étranger. Sa fascinante vocation est de me dévorer, lui, avant que cette civilisation me brise." 

A propos du borinage:"Les parfums de fumier que je ramène du passé ne seraient pas à ce point tenaces si en même temps qu'eux ne m'était rendu mon élan d'alors vers les infirmités et les disgrâces de la vie."
&
"J'avais des désirs aussi monstrueux que j'avais la timidité aiguë."
— L'ivre livre


Contrainte :
 
Profitez donc de l'obscurité de ce cellier pour entendre les voix secrètes.
Fondez un "mythe[1]", une légende où il est question de métamorphose, de changement d'état, de révélation.
Votre personnage devient une chimère, un monstre, une métaphore, un symbole, un archétype…
Il subit un rite, un phénomène, un accident qui le mène d'un état à un autre
(Ex. : d'heureux à désespéré, de naïf à pessimiste, d'homme à dieu, de héros à lambda, d'homme à femme(sans s), d'enfant à adulte... ou leurs contraires, dans tous les sens, dans tous les genres).
Auteurs clairs obscurs incantation de Goya
Et idéalement, c'est par votre langage, dans la forme du texte que nous saisirons la transformation, l'illumination.

Les possibilités d'outils d'écriture (tremplins non imposés): 
-          Usage de sortilèges, recettes de grimoire, injonctions d'envoûtement,…
-          Langue répétitive, effet de transe, exaltation, invocation,…
-          Métaphores, comparaisons, allégorie, jeux de langage (zeugma[2], oxymore[3], …)
-          Références aux mythes "connus", aux superstitions, à un bestiaire, aux fables, aux archétypes, ...
-          Cassure nette de styles/rythmes entre les deux "états" au sein du texte.
-          Style rythmique rapide, prose fragmentée,…
-          Narration discontinue, pas trop descriptive.

 Auteurs clairs obscurs Stéphane Mandelbaum---------------------------------------------------------------------

Fragment de deux lettres d'Anaïs Nin (1972) à Marcel Moreau :  

(...) Pour la première fois, je perçois l'écriture comme une drogue, quelque chose (comme vous me l'avez écrit une fois) à boire et à consommer. C'est écrit avec le corps, les nerfs et le sang et j'oserais dire qu'un tel mélange est presque plus que ce qu'un être humain peut supporter. Si vous, vous sentez que j'ai habité les profondeurs, moi je pense que vous avez traduit en mots des sensations et des expériences que je croyais indescriptibles. En un sens, il s'agit de la métamorphose de la chair en mots, ou des mots en chair. C'est un prodige...
(...)
Votre livre est éblouissant et proprement stupéfiant. Le royaume que vous avez sorti de l'ombre et exploré, n'a été jusqu'ici que très vaguement pressenti et jamais exprimé. Ce n'est que par un langage d'une aussi étonnante poésie qu'il vous était possible d'explorer aussi profondément le monde des sens, et les ramifications sans fin de la sensation. Vous confirmer mes croyances : que seule la poésie permet de "transmettre" la vie des sens qui, autrement, est indescriptible. Je trouve votre parti pris plein d'audace et nouveau, et il pourrait en effrayer certains. Mais pour moi ce fut une révélation, une ouverture dans le royaume illimité des sens. Je reconnais sa véracité, sa justesse.  Je ne pense pas qu'il s'agisse seulement de l'expression ultime de l'amour sensuel, je crois que cela remue en nous des sensations dont on se souvient et que l'on pourrait chercher à retrouver désespérément dans d'autres amours. Je ne connais rien de semblable en littérature. Vous êtes allé plus loin que quiconque aurait pu aller en prose, parce que vous êtes capable, grâce à un talent miraculeux, de porter jusqu'à un épanouissement ultime tous les sens que nous possédons, et ce avec une profondeur dans la connaissance et une audace dont sont dotés très peu de poètes. Dimensions illimitées. Explorations illimitées. La beauté de l'expression est si contagieuse : elle parle directement à ce monde de l'inconscient dans lequel on pénètre, elle éveille par ses tentacules, un savoir endormi.  
Comme poète, vous avez atteint des couches de l'expérience dont les psychologues ont dit tout bas l'existence, et auxquelles la plupart d'entre nous refusaient de croire. Mais moi j'y crois, et je suis très impressionnée - en tant que poète et en tant que femme. Il ne s'agit pas d'un nouveau livre à lire, il s'agit d'une nouvelle vie à vivre; comme si, telles les plantes, nous ignorerions jusqu'à ce jour combien de tentacules, combien de feuilles, combien de pistils, combien de parfums différents renfermaient nos corps.
C'est un livre qui agrandit l'être et le fait aller plus loin qu'il n'a jamais été dans ses propres réactions. Le vrai révélateur. Je ne pourrais vous dire toute la subtilité, tout le caractère à la fois sensuel et intellectuel de la langue que vous avez utilisée et qui permet à notre corps comme à notre esprit, de réagir et d'emprunter les allées que vous avez ouvertes...
 atelier auteurs clairs obscurs Marcel Moreau portrait

BIBLIOGRAPHIE:
  • Quintes, Buchet-Chastel (1963), Bannière de bave, Gallimard (1966), La Terre infestée d'hommes, Buchet-Chastel (1966), Le Chant des paroxysmes, Buchet-Chastel (1967), Écrits du fonds de l'amour, Buchet-Chastel (1968), Julie ou la dissolution, Christian Bourgois (1971); réd.Jacques Antoine (Bruxelles) Les Eperonniers (1984), La Pensée mongole, Christian Bourgois (1972); Ether vague (1991), L'Ivre livre, Christian Bourgois (1973), Le Bord de mort, Christian Bourgois (1974), Les Arts viscéraux, Christian Bourgois (1975);Ether vague (1994), Sacre de la femme, Christian Bourgois (1977); éd. revues et corrigée, Ether vague (1991), Discours contre les entraves, Christian Bourgois (1979), A dos de Dieu ou l'ordure lyrique, Luneau Ascot (1980), Orgambide scènes de la vie perdante, Luneau Ascot (1980), Moreaumachie, Buchet-Chastel (1982), Cahiers caniculaires: écrits au fond de l'écrit, Lettres vives (1982), Kamalalam, L'Age d'homme (1982), Saulitude, (Photos Christian Calméjane) Accent (1982), Incandescence, Labor (1984) + Egobiographie tordue, Monstre, Luneau Ascot (1986), Issue sans issue, Ether vague (1986) ,(1996), Le Grouilloucouillou, en collaboration Roland Topor, Atelier Clot, Bramsen et Georges (1987), Treize portraits, en collaboration avec Antonio Saura, Atelier Clot, Bramsen, et Georges (1987), Amours à en mourir, Lettres Vives (1988), Opéra gouffre, La Pierre d'Alun (1988), Mille voix rauques, Buchet-Chastel (1989), Neung, conscience fiction, L'Ether Vague (1990), L'Oeuvre Gravé, Didier Devillez (1992), Chants de la tombée des jours, Cadex (1992), Le charme et l'épouvante, La Différence (1992), Noces de mort, Lettres Vives (1993), Tombeau pour les enténébrés, L'Ether Vague  (1993), Bal dans la tête, La Différence (1995), Insensément ton corps, Cadex (1996), La compagnie des femmes, Lettre Vives (1996), Les arts viscéraux, L'Ether Vague (1996), Intensément ton corps, Cadex (1997), Quintes, Mihaly, 1998, La jeune fille et son fou, Lettres vives, 1998, Extase pour une infante roumaine, Lettres Vives, 1998, La vie de Jéju, Actes Sud, 1998…
 Entretiens & sources:  Atelier milady auteurs clairs obscurs - medusa carravage  Illustrations: Jean Dubuffet, Francisco Goya, Stéphane Mandelbaum & Le Caravage.


[1] Selon Salluste (historien latin), le mythe, c'est "la relation d'un événement qui n'a jamais eu lieu à propos d'une chose qui existe depuis toujours".
Un mythe produit une explication concrète de certains aspects fondamentaux du monde : sa création (cosmogonie), les phénomènes naturels, le statut de l'être humain, ses rapports avec le divin, la nature ou encore avec les autres humains (d'un autre sexe, d'un autre groupe), etc, par un récit porté à l'origine par une tradition orale.
Types de mythes: La cosmogonie raconte la création du monde ;  La théogonie raconte la création des dieux ; L'anthropogonie raconte la création de l'homme ;  Le mythe de régénération raconte une recréation du monde, le plus souvent après un mythe de cataclysme : le monde s'effondrerait s'il n'était périodiquement recréé; dans la même catégorie peut se ranger le mythe de création d'une institution susceptible de témoigner de la régénération, le mythe de création d'une plante dont l'utilité se manifeste lors de la régénération ou de sa célébration, le mythe de création d'un animal qui joue un rôle dans la célébration, soit comme victime du sacrifice, soit comme support de la théophanie;  Le mythe de séparation du Divin et du monde et le mythe de séparation du Divin et de l'homme s'accompagnent fréquemment d'un mythe de l'invention de la mort.  Le mythe de fondation raconte la fondation d'une communauté ou d'une ville.
Héros et objets du mythe: Héros, l'enfant merveilleux; le personnage démembré.
Objets: la lune, le soleil; l'eau; la pierre; le feu; le territoire sacré.

[2] Le zeugme sémantique (également appelé attelage), quand les deux compléments se situent à des niveaux différents, l'un concret, et l'autre abstrait.   Ex : Il posa son parapluie et une question.   Ex : "Il s'enfonça dans la nuit et un clou dans la fesse droite." (Pierre Dac / 1893-1975)  OU Syllepse de sens : Utilisation dans une même phrase d'un mot à la fois dans son sens propre et son sens figuré.  Ex : "Vêtu de probité candide et de lin blanc"  (Victor Hugo / 1802-1885 / La légende des siècles, Booz endormi)
[3] Oxymore ou oxymoron : Mots antinomiques, opposés, placés côte à côte. Ex : Un silence éloquent.  Ex : Un mort-vivant

13:18 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Les yeux fermés, le visage exsangue, elle tombe.

Ses cheveux bruissent comme un flamme : elle tombe, le visage flagellé d'or.

Et le sang qui quitte ses lèvres devient perle incarnat, prend essor, goutelettes en chute libre, le ciel comme dernière liberté.

Elle tombe et ses bras sont ballants. Sa tête oscille dans le vent; elle a le corps brisé et les membres qui dansent.

Toi, tu regardes les plumes qui de ses ailes s'arrachent, tu regarde sa robe qui, devenue linceuil, claque avec la fureur d'un étendard déchu.

Infiniment elle tombe. Tes lèvres de basalte s'entrouvrent et ta bouche de lave convoque ses mille langues. Tu mugis, prophète avide d'histoires sans fin, dieu furieux, toi qui vomit dans le ciel par dépit d'être cloué ici-bas.

Elle est tombée. Elle ne fut cendre qu'un instant. Ton gros rire se réverbère sur les montagnes alentours.

Alors tu t'étrangles. Alors un hoquet de surprise jaillit de tes entrailles de magma. Un craquement de métal, un bouillon de mercure, une neige d'argent qui mettent fin à ton règne.

Écrit par : archi | 07/05/2008

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