29/01/2009

Atelier Identité Noire I: "Ecrire Nègre" - 20 & 27 janvier 2009 - Consigne I: Aimé Césaire

aimé césaireLa négritude & Aimé Césaire

"Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir; mais tout l'homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s'imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité"                                         André Breton

 

Paris, 1930. En dépit d’un paternalisme insidieux, comme les « rires Banania », en dépit du racisme ordinaire, le Paris de l’entre-deux-guerres est cosmopolite et somme toute accueillante, plus négromane que négrophile. Paris applaudit (et siffle aussi) Joséphine Baker dansant « sauvagement » le Sacre du Printemps, seins nus, s’enthousiasme pour sa revue Nègre. Snobisme ? En 1931 se tient à Paris l'exposition coloniale internationale. Cette manifestation est destinée à exalter la mission civilisatrice de l'Europe, et singulièrement de la France. C'est avec les mots même de Gobineau, théoricien du racisme, que Jules FERRY dès 1881, justifie et illustre l'expansionnisme colonial français[1] : "Les races supérieures dit-il, ont un droit vis-à-vis des races inférieures et le devoir de les civiliser".

joséphine bakerDès 1931, des bals antillais et nègres s’installent, d’abord ouverts aux seuls nègres puis à tous. Le jazz américain arrive, les gospels, l’art nègre est vu, apprécié. Mais est-ce l’art d’être nègre ?  En 1935, c'est le tricentenaire du rattachement des Antilles à la France. Ont lieu des manifestations grandioses de commémoration (cf. Victor SCHŒLCHER[2]). Aimé CESAIRE s'inscrit en rupture avec ce courant colonial. Dès cette époque, il commence à entrevoir le lien "naturel" existant entre les crimes de l'entreprise coloniale et le programme d'extermination exposé dans Mein Kampf. Il explore tous les hauts lieux de la douleur des peuples colonisés où la mort et l'injustice ont frappé. Ce sont les Antilles grêlées de petites véroles, dynamitées d'alcool et échouées dans la boue. C'est évidemment l'Afrique qui saigne de toute l'étendue du continent. C'est la géographie tuméfiée des Etats Unis d'Amérique où les nègres n’en finissent pas d'être lynchés. Ce sont toutes ces terres rouges, sanguines, consanguines où se poursuit cyniquement l'œuvre de démolition du colonialisme. Bal-Negre

Brasseur de souffrance, Aimé CESAIRE opère la descente aux enfers qui de Gorée jusqu'aux habitations d'Amérique a vu la déportation de millions d'hommes dans les cales des navires négriers.

"Et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l’aune de draps anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins chers que nous"                                  (Cahier d'un retour au pays natal - P. 99).

AIME%20CESAIRE_BD_NEGRITUDECESAIRE fait dans le cahier d'un retour au pays natal, l’inventaire historique et psychologique du sang versé, il le revendique, il le fait sien, il en devient le commissaire, acceptant le destin pour le transcender.

"Que de sang dans ma mémoire !

Dans ma mémoire sont des lagunes.

Elles sont couvertes de têtes de mort.

Ma mémoire est entourée de sang.

Ma mémoire a sa ceinture de cadavres"
                                      (Cahier d'un retour au pays natal - P. 91).

"J'accepte... J'accepte...entièrement sans réserve, j'accepte ma race rongée de macules ma reine des crachats et des lèpres...."

                                                        (Cahier d'un retour au pays natal - P 129).

Prenant sur lui tout ce sang, il s'affirme fondamentalement solidaire de tous les peuples piétinés... Initiateur avec Senghor de la Négritude[3] qui fit beaucoup pour redonner au peuple noir la fierté de ses racines africaines, il émaille ses poèmes, écrits dans la langue française la plus pure, d'expressions spécifiques à l'imaginaire des Iles où resurgissent des bribes de la culture africaine, sans jamais tomber dans le pittoresque ou le régionalisme. Dans ses écrits, il aborde le thème du héros noir, du colonialisme, de l'émancipation, de la révolution, de l'Afrique et de la tyrannie.young-black-man

« La Négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir,
et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture
»
                                                                  (numéro 3 de la revue L’Etudiant Noir).

Contrainte (25 - 30 min):

Composez de la poésie (prose poétique/langage imagé/métaphores/allégories, …) sur les thématiques de l’origine bafouée, d’une injustice, d’un abus de pouvoir, d’une condition humaine singulière… le ton de la dénonciation de corps sociaux, de corps politiques, de corps humains, corps … mais chacun ou tous conjugué(s) en poésie.     Sujets variés et peu imposés. Un cri déclamé ou une colère froide, choisissez la portée.        Si des influences régionales, d’Autres nations, d’Autres origines vous titillent, importez-les.

Vers ou pas vers, rimes ou pas rimes, mais poésie ! 

"prophétie:


où l'aventure garde les yeux clairs
là où les femmes rayonnent de langage
là où la mort est belle dans la main comme un oiseau
saison de lait
là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe
de prunelles plus violent que des chenilles
là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois
là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux
là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche
plus ardente que la nuit
là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève
à rebours la face du temps
là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain
à l'espoir et l'infant à la reine,
d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan
d'avoir gémi dans le désert
d'avoir crié vers mes gardiens
d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes
je regarde
la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant
de la scène ourle un instant la lave
de sa fragile queue de paon puis se déchirant
la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et
je la regarde en îles britanniques en îlots
en rochers déchiquetés se fondre
peu à peu dans la mer lucide de l'air
où baignent prophétiques
ma gueule
ma révolte
mon nom."

le soleil le bourreau la poussée des masses la routine de mourir et mon cri de bête blessée et c'est ainsi jusqu'à l'infini des fièvres la formidable écluse de la mort bombardée par mes yeux à moi-même aléoutiens qui de terre de ver cherchent parmi terre et vers tes yeux de chair de soleil comme un négrillon la pièce dans l'eau où ne manque pas de chanter la forêt vierge jaillie du silence de la terre de mes yeux à moi-même aléoutiens et c'est ainsi que le saute-mouton salé des pensées hermaphrodites des appels de jaguars de source d'antilope de savanes cueillies aux branches à travers leur première grande aventure: la cyathée merveilleuse sous laquelle s'effeuille une jolie nymphe parmi le lait des mancenilliers et les accolades des sangsues fraternelles.

Aimé Césaire, Les armes miraculeuses, 1946 (extrait)

Ecoutez sa voix et assimilez des éléments biographiques et politiques sur http://www.radiofrance.fr/parvis/cesaire.htm & http://ordesiles.free.fr/madinina/cesaire_madinina.php & http://www.toutelapoesie.com/dossiers/dossiers/contextehi...

Sources : http://www.africultures.com/php/

Auteurs de la même « trempe » :

René Depestre : Haïtien, admirateur de Césaire, Aragon, Neruda le chilien… qui préfère le Coup d’Etat poétique à la violence: http://franceweb.fr/poesie/depes3.htm

Pablo Neruda : http://franceweb.fr/poesie/neruda3.htm

Interview de Tshitenge Lubabu, auteur de « Césaire et Nous », livre hommage à A. Césaire http://www.grioo.com/info2248.html


[1] Evénement politique de décembre 05 : « Aimé Césaire ne recevra pas Nicolas Sarkozy » - L'auteur du "discours sur le colonialisme" avait déclaré peu de temps avant l'annulation de la visite du ministre de l'intérieur qu'il ne rencontrerait pas Nicolas Sarkozy comme cela avait été annoncé par la presse. "Parce que auteur du "discours sur le colonialisme", je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu" a notamment déclaré l'écrivain, aujourd'hui âgé de 92 ans. "Je vois, écrit-il, dans toute la campagne faite par tel quotidien martiniquais sur une possible rencontre Sarkozy-Césaire un piège dans lequel je ne tomberai pas" a t-il ajouté. Le livre d'Aimé Césaire, paru aux éditions "présence africaine" en 1955 est devenue un classique de la littérature anti-coloniale. Un peu plus tard, on a apprit que Nicolas Sarkozy a finalement renoncé à la visite qu'il devait effectuer en Martinique. Le voyage devait s'étaler du 8 au 10 décembre, mais une trentaine d'associations avaient prévu de manifester contre la visite du ministre de l'intérieur français.

[2] Victor Schoelcher, 1804 -1893, homme politique français. Il côtoie les milieux artistiques parisiens, faisant connaissance avec George Sand, Hector Berlioz et Franz Liszt. Son père l'envoie au Mexique, États-Unis et Cuba en 1828-1830 en tant que représentant commercial de l'entreprise familiale. A Cuba, il est révolté par l'esclavage. De retour en France, il devient journaliste et critique artistique. Il adhère à la franc-maçonnerie et à la Société pour l'abolition de l'esclavage. Il n'aura de cesse que de lutter pour la libération des esclaves, revendant la manufacture dont il hérite en 1832. Son combat grandit d’abord doucement. Dans un article de la Revue de Paris, « Des Noirs », il demande de laisser du temps aux choses, ce qui se retrouve en 1833, dans son 1er grand ouvrage sur les colonies : De l'esclavage des Noirs et de la législation coloniale. « il serait dangereux de rendre instantanément la liberté aux noirs, parce que les esclaves ne sont pas préparés à la recevoir. » Il souhaite même le maintien de la peine du fouet, sans laquelle les maîtres ne pourraient plus travailler dans les plantations. Il faut attendre un nouveau voyage dans les colonies pour qu'il se tourne vers une abolition immédiate. Nommé sous-secrétaire d'État à la Marine et aux colonies en 1848, il contribue à faire adopter le décret sur l'abolition de l'esclavage dans les Colonies. De 1848 à 1850, il est député de la Martinique et de la Guadeloupe. L'esclavage avait déjà été aboli en France pendant la Révolution française puis rétabli par Napoléon Ier en 1802. En tant que président de la commission d'abolition de l'esclavage, il est l'initiateur du décret abolissant définitivement l'esclavage en France. Républicain, défenseur des droits de la femme, adversaire de la peine de mort, il est proscrit durant le Second Empire par le coup d'État de Napoléon Bonaparte. Il s'exile en Angleterre où il rencontre fréquemment son ami Victor Hugo. Mort en 1893, enterré au Père-Lachaise, ses cendres furent transférées au Panthéon en 1949 en même temps que celles du Guyanais Félix Éboué (premier noir à y être inhumé).

[3] La Négritude, Ce mouvement est né de la rencontre entre Aimé CESAIRE et SENGHOR, aidé du poète guyanais Léon-Gontran DAMAS. Les pensées de ces trois hommes se trouvent au carrefour de trois influences :

La philosophie des lumières ; Le panafricanisme ; Le marxisme. Ils affirment haut et fort la grandeur de l'histoire et de la civilisation noire face au monde occidental qui les avait jusque là dévalorisées. Ils se refusent l'existence d'une essence noire mais veulent faire de leur identité nègre et de l'ensemble des valeurs culturelles du monde noir, une source de fierté. Pour Césaire, il s'agit de bâtir une nation et de fédérer un peuple, en rompant un silence collectif. Aujourd'hui des écrivains tel que Daniel MAXIMIN, ou le poète et romancier Bertène JUMINER ainsi que Xavier ORVILLE romanciers latino-américains influencé par le surréalisme, sont également dans le sillage littéraire de CESAIRE. Parmi les détracteurs de la Négritude, Frantz FANON considère le concept trop réducteur. Dans son essai "Peau noire, masque blanc ", paru au début des années 50, il étudie les conséquences humaines du colonialisme et du racisme. Il fait le portrait de l'homme noir antillais, victime des préjugés de couleur et des complexes d'infériorité qu'il a intériorisé. Selon lui, "Les Antillais sont, après la grande erreur blanche, en train de vivre le grand mirage noir".

20:24 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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