09/03/2009

Atelier Identité Noire II "Ecrire Nègre" - Références

3 articles à lire dans son nid à propos de la littérature et son rapport aux noirs

 

  1. Edition : La littérature africaine a désormais sa « bible »...
  2. Le personnage noir dans la littérature française
  3. " Oui, il existe une littérature noire "

 

Edition : La littérature africaine a désormais sa « bible »...  (MFI) Lylian Kesteloot est une spécialiste reconnue de la littérature africaine. Chercheur à l’Institut de recherches de l’Université de Dakar (IFAN) et chargée d’un séminaire au CIEF (littérature francophone) à la Sorbonne-Paris IV, elle vient de publier une Histoire de la Littérature négro-africaine qui apparaît d'ores et déjà comme une référence.

Après avoir publié il y a une trentaine d’année sa première thèse de doctorat de lettres sur les écrivains noirs de langue française et sur les itinéraires du mouvement de la négritude, Lylian Kesteloot a produit différents essais sur Césaire, sur Senghor, puis une célèbre anthologie négro-africaine, qui a fait l’objet de nombreuses rééditions. Elle est aussi une spécialiste de littérature orale, et a édité récemment en collaboration une anthologie des grandes épopées africaines. Aujourd'hui, cette Histoire de la littérature est une refonte complète de la thèse de 1961, depuis longtemps introuvable. Ordonnée de manière chronologique, elle a été conçue comme un outil de travail pour les universités francophones. Si l'ensemble (imposant) n'est pas exhaustif -l'auteur n'y traite que de la littérature de langue française, et reconnaît elle-même parler peu des écrits d’Afrique anglaise ou portugaise, et n’aborder que pour mémoire la littérature orale- ce n'en est pas moins une « somme » qui se devra de figurer dans toutes les bonnes bibliothèques. On peut s'interroger sur le qualificatif de littérature « négro-africaine », que Lylian Kesteloot a conservé pour décrire son champ d'exploration. Elle rappelle que « c’est la définition que les écrivains africains des années 50-60 s’étaient donnés eux-mêmes. Plusieurs critiques littéraires ont tenté de trouver d’autres dénominations, ou de diluer l’histoire des écrivains négro-africains dans la littérature francophone en général, mais personnellement je considère qu’il y a une cohérence propre à cette aventure littéraire et que le terme négro-africain est pertinent ». L'ouvrage situe les origines de cette littérature dans les années 30, avec la sortie de Légitime Défense, à l’époque parisienne de Senghor, Césaire, Damas, rappelle l’influence de la Revue du Monde noir, revue faite par des Antillais, et intègre le rôle de certains personnages comme Lamine Senghor, un syndicaliste politique dont les écrits virulents marquèrent les esprits et la prise de conscience des écrivains noirs. Suit la période de Présence Africaine, à partir de 1947, celle de la FEANF (la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire) qui jouait un grand rôle à Paris, enfin celle des deux Congrès de la FEANF de 1956 et 1959 : on discerne mieux, ainsi, l'importance du contexte politique sur l'essor de cette littérature, à l'heure de la décolonisation, et des interventions des députés africains au Palais Bourbon. Avec les années 60, les écrivains parlent de remettre en cause la langue française dans leurs écrits. Mais cette revendication n'est pas forcément suivie d'effet : « personne n’était disposé à publier les langues nationales. Sauf dans les pays anglophones, en particulier au Nigéria où on les publiait déjà. Les pays francophones étaient sous la coupe de la coopération française, y compris pour les réformes de programmes scolaires. C’était un frein » souligne Lylian Kesteloot. « Et puis les linguistes ont découvert aussi que les langues nationales présentaient des difficultés notamment au sujet des idées abstraites que les Africains scolarisés n’utilisaient qu’en français. »

Le travail sur la langue, illustré essentiellement par Kourouma

Aujourd'hui, sur ce plan, peu de choses ont changé, constate-t-elle. « Car, sauf au Mali, on n’enseigne toujours pas les langues africaines. La langue française est toujours à la base de l’enseignement et les éditeurs français ne sont pas prêts à publier des livres dans des langues nationales, faute de marché suffisant. Il y a tout de même eu quelques romans maliens et sénégalais et des recueils de poésie en wolof ou en peul édités ces dernières années mais c’est relativement marginal » Mais l'usage du français auquel la plupart se sont ralliés, considérant le français comme un bien acquis, s'est coloré, a su trouver chez un certain nombre de ces écrivains une nouvelle saveur. « Beaucoup de bons écrivains, note cependant l'auteur, continuent d’utiliser une langue assez classique. Avec des exceptions. Aux Antilles, il y a le phénomène de la créolité auquel je consacre un chapitre en citant en particulier Confiant et Chamoiseau. Je pose le problème du français d’Afrique dans les dernières années du siècle. Le dernier livre de Kourouma, Allah n’est pas obligé, utilise un français réduit, ce que l’on appelle en Côte d’Ivoire "le français de Yao" ».

Mais, tient-elle à préciser, « le vrai langage créatif de Kourouma, se trouve dans ses oeuvres précédentes, notamment Les soleils des indépendances où il introduit des termes malinkés dans une syntaxe qui demeure très française. Kourouma a une grande maîtrise de la langue et peut se permettre un certain nombre de dérives. Mais il est un peu le seul. Ce que nous voyons souvent ce sont des écrivains débutants qui publient des romans en utilisant un français souvent fautif, un mauvais français. Cela fait le désespoir des professeurs africains ! »

A propos des thèmes abordés par les œuvres littéraires africaines, on peut s'interroger sur le degré d'engagement de cette littérature, à une époque de revendication identitaire et de besoin de prendre en main son destin de façon autonome. Pourtant, relève Lylian Kesteloot, l’engagement n'est pas la tendance dominante. Dans les années qui suivent l’indépendance naît une forme « d'euphorie » qui va durer presque quinze ans. « Il y a une espèce de joie, de vigueur dans le roman, la poésie, le théâtre, même lorsqu’il s’agit de critiquer les mœurs naissantes des nouveaux gouvernements. L’espoir était permis ». A côté des « romans de village », qui content des histoires anecdotiques dans un environnement local, on trouve les pièces d'Aimé Césaire et Bernard Dadié, les poèmes de Edouard Maunick, les romans de Cheikh Hamidou Kane et Edouard Glissant. « Les romanciers sont plutôt optimistes. Le premier son de cloche qui va ébranler ce bel enthousiasme, vient de Kourouma avec Les Soleils des indépendances et de Yambo Ouologem avec Le devoir de violence. Autant Kourouma est bien perçu parce que son livre n’est pas dérangeant et qu’il y a une rénovation du style et beaucoup d’humour, autant Ouologem est décrié dans la mesure où il attaque le mythe de la Négritude, l’Afrique des sources ». Ouologem, accusé également de plagiat, formule une critique d’une Afrique précoloniale qui pour beaucoup de lecteurs était mythique. Cela ne lui fut pas pardonné.

Les romanciers du chaos

Jusque dans les années 80, coexistent différentes veines romanesques, avec les romans pleins d’humour de Massa Makan Diabaté, de Françis Bebey, d’Henri Lopès ou le Wangrin d’Amadou Hampaté Ba. Une phase de « léger désenchantement, mais sans tragique ». Le ton change avec la crise économique et le début des politiques d’ajustement structurel imposées par les bailleurs de fonds. Les problèmes économiques, la sécheresse, les coups d’État font leur entrée en littérature... « On s’aperçoit que les gouvernants sont corruptibles, que les pays, vingt ans après l’indépendance, dépendent toujours de l’étranger. Visiblement on aborde alors un autre courant littéraire avec Sony Labou’ Tansi, Williams Sassine, Emmanuel Dongala, Fantouré et Tierno Monénembo. Toute une série d’auteurs remettent en cause l’idéologie d’une indépendance axée sur la croissance, le développement de l’Afrique et répercutent au contraire ses crises. Ce sont les romanciers du chaos. »

C’est dans cette dernière perspective que s’inscrivent également des romanciers plus jeunes comme Mamadou Konaté ou Boubacar Boris Diop « qui perçoivent l’Afrique en termes de questionnements, avec une inquiétude profonde qui n’existait pas avant. Ces auteurs-là sont aussi engagés à mon avis que les premiers. Ce ne sont pas des militants mais des hommes qui réfléchissent et qui tiennent à être témoins. »

Les genres tendent aussi à se diversifier. On découvre les premiers romans policiers, et des œuvres totalement imaginaires, tel le jeu de la mer, d’une jeune Sénégalaise, Khady Sylla, « une pure fiction poétique ». On trouve davantage d’œuvres psychologiques, l’une des premières, rappelle Lylian Kesteloot, étant celle de Malik Fall, La Plaie. Enfin les romanciers introduisent de la psychologie dans leurs personnages, tandis que Boubacar Boris Diop aborde le domaine de la psychanalyse. Le roman d'amour (où se distingue Pius Ngandu) est produit « à doses homéopathiques ».

Si l'on demande à Lylian Kesteloot ce qu'elle pense des évolutions propres au domaine de l'édition, elle reconnaît la tendance actuelle des auteurs, qui est de préférer les grandes maisons d’édition françaises aux éditions africaines ou spécialisées. « Les auteurs veulent être lus et reconnus par un public français et par seulement par leurs compatriotes. Mais à mon avis, les très bons auteurs, même s’ils sont publiés par de petits éditeurs, percent toujours. Voir Boris Diop, repris par Stock, et Kourouma actuellement au Seuil. Sans parler du livre de Mariama Ba traduit en 25 langues après une première sortie aux NEA de Dakar. Il me semble que ce problème de l’éditeur tient du snobisme. Aujourd’hui les écrivains africains sont constamment sollicités par des colloques, des semaines du livre, des résidences d’écriture et d’autres rendez-vous comme le Festival de Limoges. On les fait parler tout le temps et ils ne gardent pas toujours la tête froide. »

Autre question qui préoccupe Lylian Kesteloot, le rôle des femmes dans cette littérature. Elles prennent la parole « avec un sérieux retard », qui sera compensé par la qualité, souvent, de leur production. Aminata Sow Fall, l’une des premières, a publié en 1979. Après elle, émergent les noms de Were Were Liking, Mariama Ba, Calixte Beyala, Philomène Basseck, Véronique Tadjo et Tannela Boni, toutes deux ivoiriennes et professeurs d’université. « Ce sont des femmes qui ont quelque chose à dire et qui le disent bien. C’est intéressant parce que c’est une autre face de l’Afrique qui se révèle. Elles arrivent avec leurs problèmes de femmes, dans leur société. Par exemple l’Ivoirienne Fatou Keïta avec son livre Rebelle sur l’excision. Les femmes sont maintenant instruites et se mettent à écrire des œuvres personnelles. »

 

Histoire de la littérature négro-africaine, par Lilyan Kesteloot (Karthala-AUF)

 

Négro-africaine ou... post-coloniale ?

(MFI) Senghor disait lui-même « il est bon que les jeunes naissent l’injure à la bouche ». Il pensait que la jeune génération devait prendre le relais et faire évoluer la Négritude. Aujourd’hui on parle de « black musique », de « concert black ». « Black » au lieu de nègre fait sans doute plus moderne... Mais n'est-ce pas la même chose ?

« C’est pour cela que j’ai conservé le titre de négro-africain que les premiers intellectuels ont choisi pour définir leur identité. Je n’ai pas le droit de renier ce passé qui repose sur toute une histoire et un contexte autour de Présence africaine et la SAC (Société africaine de Culture. D’ailleurs, sur le plan des idées, nous sommes en plein dans la Négritude avec l’Afrocentrisme et la Renaissance africaine. La terminologie a son importance. Un professeur, J.M.Moura, a sorti récemment un livre sur la littérature dite "post coloniale" qui mélange les écrits venus d’Afrique, d’Amérique du sud, des Indes, du Vietnam. Des Américains blancs ont lancé ce terme de post-colonial et des chercheurs s’en servent pour parler de Césaire, Senghor et leurs successeurs. Cela aboutit à noyer la littérature négro-africaine dans un ensemble où elle perd ses caractères culturels. Or il existe une civilisation africaine. Il y a des spécificités dans les croyances et les coutumes des différents pays d’Afrique, dans leur expérience historique (esclavage, colonisation, indépendances ) ».

 

Jacqueline Sorel/Thierry Perret

http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/CultureSociete/193.asp

 

 

Le personnage noir dans la littérature française:
essai de synthèse minimale d'une aventure humaine et littéraire

["Mémoire Spiritaine", n 9, primo semestre 1999, pp. 89-101]

Le premier héros noir de la littérature moderne est Oroonoko (Oronoko dans la version française), protagoniste du roman homonyme d'Aphra Behn. Oroonoko, publié en Angleterre en 1688, fut traduit en français par Pierre Antoine de La Place en 1745 et eut de nombreuses rééditions et imitations tout au long du siècle . Le personnage d'Oronoko possède des caractéristiques qui, avec peu de changements, seront reproduites par tous les épigones qui vont suivre jusqu'à la veille de la Révolution. Il s'agit d'un héros de la diaspora, car il appartient à la masse des esclaves arrachés à l'Afrique pour assurer une force-travail aux colonies des Européens en Amérique, mais sa beauté, ses nobles origines, son port royal lui permettent de s'en distinguer. Son éducation, confiée en Afrique à un Européen, lui a fourni des qualités intellectuelles et morales qui le rapprochent du monde des blancs et lui évitent la honte du travail servile .  Le premier héros noir, comme presque tous ceux qui viendront après lui au cours d'un siècle et demi, est donc un déraciné, arraché à sa terre d'origine et inséré dans un contexte hostile et décapant. A' la dépersonnalisation imposée par le traumatisme du déracinement, du passage par l'abîme de la traite et de l'impact avec le monde inconnu des îles d'esclavage, s'en ajoute une autre dans le passage de la réalité à la fiction romanesque. Pour en faire le protagoniste d'une histoire destinée à des lecteurs européens, les écrivains s'efforcent de le douer, parfois jusqu'à l'absurde, de qualités appréciées chez les héros des romans à la mode. Ne pouvant effacer la couleur noire, on cherchera à l'ennoblir par de belles métaphores telles que "ébène parfaite" ou "jais le mieux poli" mais, pour tout le reste, le héros noir ressemblera davantage à une statue grecque qu'au prototype africain Un correctif si voyant des traits originaires est le symptôme d'un malaise qui est certainement le résultat de conditionnements extérieurs (l'Angleterre et la France sont, à l'époque, des pays qui exploitent la main d'œuvre servile dans leurs colonies), mais aussi de veto psychologiques. Ces interdits ne consentaient pas l'équation noir, ou mieux nègre = héros d'une histoire, si ce n'est à travers un procédé qui sera défini plus tard de lactification, c'est-à-dire de blanchissage, d'adéquation du personnage noir au modèle blanc. Ce procédé ne concerne pas seulement l'aspect physique, mais aussi la personnalité du héros: Oronoko, on l'a déjà dit, a été élevé par un Français, se conduit en respectant les bonnes manières des Européens, et a les mêmes valeurs qu'eux, mais l'histoire insiste sur le fait que, lui, respecte ces valeurs tandis que pour les européens il ne s'agit, le plus souvent, que de formules vides. La découverte de cet écart constant entre les mots et les actes de l'homme blanc, amènera enfin Oronoko à la révolte, qui aboutira différemment dans les deux versions de l'histoire: dans la version originale anglaise Oronoko, victime de son geste de rébellion et fidèle jusqu'au bout à ce geste, sera condamné au bûcher et mis en pièces au milieu des flammes, tandis que dans la version française il aura la vie sauve en choisissant une voie de conciliation, qui est aussi une voie de compromis, avec le blanc
Le succès extraordinaire de l'œuvre en France, grâce à la traduction de La Place, a donné naissance à une "formule" romanesque qui reste dans une large mesure exploitée dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Le débat des Lumières sur l'abolition de la traite et de l'esclavage des noirs dans les colonies trouve donc, dans le domaine littéraire, son modèle de référence dans un héros noir, mais pas trop, qui fomente la révolte des esclaves tout en s'efforçant, après la lutte, de trouver une voie de conciliation avec le blanc. C'est ce qu'affirme, de façon explicite, un autre personnage venu d'outre-Manche, Moses Bom Sam, introduit en France en 1735 par l'abbé Prévost dans le "Pour et Contre", qui termine sa harangue d'incitation à la révolte des esclaves par la parole "amitié" comme but ultime du combat .
Mais l'illusion que véhiculent les écrivains, à savoir que le parcours de l'esclavage à la liberté pourrait se faire de manière souple et, en tout cas, sous le contrôle du pouvoir blanc, échoue face à la révolte des noirs de Saint-Domingue, révolte souvent prophétisée et pourtant inattendue. Elle éclate, à la suite de la Révolution dans la métropole (donc dans un contexte favorable) et, pour la première fois elle trouve, en 1793, un chef extraordinaire, Toussaint Louverture, dit le Napoléon noir. Il sera capable de la mener à bien en dépassant le stade des exploits velléitaires de tant de tentatives jadis avortées. C'est lui qui guidera les esclaves à la conquête de la colonie, qui sera ainsi soustraite aux anciens maîtres blancs. L'île, comme l'on sait, fut déclarée indépendante en 1804 sous l'ancien nom d'Haïti et devint le premier état noir qui sut conquérir sa liberté et son autonomie sur le champ de bataille. Toussaint est devenu un héros qui n'a jamais cessé de solliciter l'intérêt des historiens, des intellectuels et des écrivains européens, africains ou afro-américains et ce succès dure toujours: il suffit de penser à Monsieur Toussaint (1961) d'Édouard Glissant et au Toussaint Louverture (1962) d'Aimé Césaire. Le dernier produit de cette longue série d'ouvrages qui lui sont consacrés est le roman de l'écrivain américain Madison Smartt Bell, Le soulèvement des âmes , qui essaie une énième reconstruction de la révolte noire d'Haïti. La réaction européenne à la révolte, et en particulier la réaction française, fut d'abord de l'ordre de la stupeur, une stupeur sceptique dans l'attente d'un rapide retour à la normale. Mais il fallut, à la fin, accepter l'évidence d'un mouvement qui avait su s'organiser et qui avait des chances de renverser un ordre colonial établi depuis plus de deux siècles. La révolte de Saint-Domingue accéléra le débat révolutionnaire sur l'esclavage dans les colonies françaises, jusqu'à son abolition, votée par la Convention en février 1794 . L'esclavage, comme l'on sait, fut rétabli par Napoléon en 1802 et son abolition définitive ne date que de 1848 . Les retentissements tragiques de la révolte en France prirent de court les écrivains abolitionnistes qui, pour mener leur lutte contre l'esclavage, s'étaient de préférence inspirés du personnage noir rebelle lancé sur la scène littéraire par Aphra Behn. Mais après le soulèvement des noirs à Saint-Domingue, la révolte cessait d'être un événement qu'on raconte dans un livre pour acquérir toute l'épaisseur de la réalité. Ce qui coulait n'était plus de l'encre, mais du sang, le sang des colons, du sang français et les lecteurs n'étaient plus disponibles, comme par le passé, à être solidaires avec un personnage qui, pour secouer un joug insupportable, voire monstrueux, n'hésitait pas à sévir, avec une violence barbare, contre le maître blanc. Pour pouvoir continuer à plaider la cause des noirs, les écrivains abandonneront le côté rebelle de leur héros et insisteront de plus en plus sur sa bonté fidèle, mise au service d'un maître frappé à son tour par le malheur. A' cheval entre les XVIIIe et XIXe siècles, s'impose donc le personnage du "bon nègre ", qui avait déjà fait son apparition, mais de façon marginale et sporadique, dans des ouvrages précédents. Un type d'esclave ou d'affranchi totalement dévoué à son " bon maître " et prêt, si besoin est, à trahir ses frères qui, dans la lutte pour leur rachat, voient dans le colon blanc l'ennemi à abattre. Cette attitude le prive de toute autonomie et en fait l'appendice du bon colon à l'intérieur d'une vue manichéenne du monde colonial. Le prototype du genre est Adonis ou le bon nègre, protagoniste du roman homonyme de Jean-Baptiste Picquenard , publié en 1798. Le héros révolté et le " bon nègre " sont tous les deux des personnages mystifiés, des stéréotypes employés comme des supports fragiles d'une idée, noble, certes, puisqu'il s'agit du rachat d'un peuple opprimé, mais souvent confuse et parfois même dangereuse, car elle risque de cristalliser des images, sinon négatives, du moins réductrices de l'homme noir. On retrouvera encore les typologies du noir rebelle et du bon nègre, souvent mélangées, au XIXe siècle et parfois même au XXe, où le bon nègre sera appelé, de façon méprisante, oncle Tom, du nom du personnage de La case de l'oncle Tom (1851) de Harriet Beecher-Stowe, ou bien, en version française, " nègre oui-oui ".
Mais le XIXe siècle s'ouvre, en France, sur au moins deux nouveautés importantes qui auront un rôle positif dans une caractérisation moins mystifiée du personnage noir : la prise de conscience que la révolte d'Haïti offre, pour la première fois, de véritables héros de qui s'inspirer (Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe) et le progressif déplacement d'intérêt des Antilles à l'Afrique, après la perte de Saint-Domingue, la colonie des Caraïbes autour de laquelle gravitait une partie importante de l'économie française d'Ancien Régime. Les événements de Saint-Domingue et le glissement des intérêts politiques et économiques vers l'Afrique sollicitent une plus grande attention non seulement à l'égard du noir de la diaspora, qui a su racheter par la lutte, une lutte victorieuse, sa dignité d'homme, mais aussi de l'africain, replacé dans son milieu géographique et culturel. Il ne faut pas s'attendre à un dépassement de l'approche eurocentrique qui a conditionné, de façon plus ou moins marquée, les écrits des siècles précédents, mais il y a certainement, de la part des écrivains du XIXe siècle, une tentative, qui n'aboutit pas toujours, de sortir des schémas consolidés. Un troisième élément positif me paraît agir dans ce contexte déjà favorable : le sujet commence à susciter l'attention de personnalités littéraires de premier plan ou du moins importantes, telles que Hugo, Mérimée, Lamartine, Sue, Loti, Mme de Duras, qui réussissent, en partant des événements historiques mais aussi de certains modèles littéraires du siècle précédent, à créer des histoires et des personnages plus vrais et plus efficaces .
Toutes les raisons que je viens d'énoncer conduisent à affirmer que le premier, véritable héros noir de la littérature française est Bug-Jargal, protagoniste du roman homonyme de Victor Hugo, publié dans une première version très brève en 1820, alors que l'écrivain n'avait que dix-huit ans, et dans sa version définitive en 1826 . Apparemment, le modèle est encore celui du héros révolté, métissé de bon nègre, puisque dans la lutte pour le rachat de ses frères noirs, le héros ne répudie pas ses amis blancs, mais entre la figure proposée au XVIIIe siècle et l'histoire racontée par Hugo, se situent les protagonistes de la révolte d'Haïti. Le personnage de Bug-Jargal, romanesque sous bien des rapports, n'aurait pas pu être conçu sans le souvenir encore bien vivant du modèle historique de référence, Toussaint Louverture, chef de la révolte noire de Saint-Domingue.
Hugo, du moins dans la version de 1826, bâtit une histoire vraie autour de son personnage qui, pour la première fois, n'est pas porteur de messages idéologiques à transmettre ou de causes à plaider, si ce n'est de façon indirecte grâce à l'exemple de sa grandeur qui atteint, par moments, les sommets du sublime hugolien. Bug-Jargal est un héros déchiré par l'impossibilité de concilier amour et amitié, rachat de ses frères esclaves et désir de ne pas nuire au blanc qui est devenu son ami. Un héros qui, à la fin, paiera de sa vie l'impossibilité de sortir de cette impasse sans trahir et sans renoncer à ses idéaux. C'est le premier grand et, peut-être, seul héros romantique à la peau noire.
Tamango, protagoniste de la nouvelle homonyme de Prosper Mérimée, qui suit de trois ans la seconde version de Bug-Jargal, est un grand guerrier africain et un chef de tribu estimé et puissant qui a été corrompu par le contact avec le monde des blancs. Nous le voyons entrer en scène, ivre et habillé avec un assemblage hétéroclite de vêtements européens, en train de vendre un chargement d'esclaves à un capitaine négrier . Aveuglé par l'alcool, il vend aussi la femme qu'il aime. Après avoir inutilement essayé de la racheter, il la suivra sur le bateau chargé de " bois-d'ébène " où il fomentera une révolte. C'est le seul moment où il retrouve un peu de son ancienne, barbare grandeur. La dérive du navire, resté sans gouvernement après la destruction de l'équipage, amènera peu à peu la mort de tous les noirs, à l'exception du protagoniste qui finira sa vie dans une plantation anglaise, noyé dans l'alcool et plein d'amertume. Tamango est un personnage dramatique et pathétique en même temps, en qui alternent des étincelles de l'ancienne grandeur et des actes vils, la fierté d'un chef et la dérive d'un homme privé de points de repère et destiné à devenir une épave dans un monde qui lui est tout à fait étranger. Il n'y a, de la part de l'auteur, aucune volonté d'idéalisation ou de dénigrement du héros noir, ni même l'intention de plaider une cause; toutefois, l'exemple de Tamango, métamorphosé par l'impact avec les blancs d'abord en un personnage grotesque et, à la fin, en une épave humaine dénonce, de façon implicite, le commerce des Européens en Afrique.
L'ironie de Mérimée devient satire cinglante dans l'Atar-Gull d'Eugène Sue, publié en 1831, deux ans après Tamango. Atar-Gull est une sorte de Tartuffe noir qui conduit une lutte solitaire contre le maître blanc, coupable de la destruction de sa famille. Lui, qui n'est autre qu'un traître, hypocrite et assassin, sait si bien cacher son jeu qu'à la fin il réussira à gagner un prix de vertu. La cible de la furie iconoclaste de Sue est manifestement le " bon nègre ", cette figurine édifiante dont la fortune, je l'ai déjà dit, continuait encore au XIXe siècle. Sue arrache brutalement le masque de ce personnage fade et doucereux, pour nous montrer la grimace terrifiante qu'il cache. Atar-Gull est un monstre, non seulement à cause de la cruauté savante avec laquelle il mène à bien son projet, mais aussi à cause de sa capacité de dissimulation. Il atteint l'apogée de cette vie vouée à la vengeance au moment où il enlève son masque devant le maître paralysé, et donc diminué, en lui révélant qu'il est l'assassin de ses enfants et la cause de la ruine de sa plantation. Sue a créé un personnage terrible et tout à fait original dans le panorama de la " littérature nègre ", un personnage qui porte, sans mystifications, les caractères d'un peuple d'esclaves contraint, le plus souvent, à préférer à la voie royale de la rébellion collective ou individuelle, des chemins de traverse. Mais le héros de Sue, contraint à sa condition négative par des forces contre lesquelles il ne dispose pas d'instruments de lutte efficaces, dénonce aussi l'illusion collective d'une rencontre fraternelle entre maîtres et esclaves, entre blancs exploiteurs et noirs exploités.
Une attitude tout aussi dure, même si elle se présente dans une perspective renversée et dans un langage moins crû, est celle qui sous-tend l'histoire d'Ourika (1822) de Mme de Duras. Les vicissitudes de la protagoniste font émerger les préjugés qui conditionnent irrémédiablement la société de l'époque, en nous montrant un cas de racisme à l'état pur, ce qui confirme l'impossibilité, dans l'immédiat, d'une rencontre paritaire entre blancs et noirs. Avec Ourika, qui reprend la filière de tant d'héroïnes qui ont partagé les avatars des héros noirs au XVIIIe siècle, la dépersonnalisation du personnage d'origine africaine est radicale : Ourika, amenée toute petite de l'Afrique à Paris, a été élevée comme une française dans un milieu cultivé et rien ne la distingue d'une jeune parisienne de l'époque, si ce n'est sa couleur de peau. Elle agit comme une jeune aristocrate vivant à cheval entre les XVIIIe et XIXe siècles et plus rien, dans ses manières, ne rappelle ses origines africaines (laissons ici de côté la question de la crédibilité d'une telle histoire). Et pourtant sa vie sera bouleversée et enfin détruite par la prise de conscience d'une exclusion totale à la fois de la part de la société blanche, qui l'a enrichie de sa culture mais n'a pas su créer les conditions pour qu'elle puisse en bénéficier, que de la part de la société d'origine avec laquelle Ourika n'a plus rien en commun. De même la société coloniale, qui lui est tout à fait étrangère et, qui plus est, lui fait horreur, ne lui réserve aucune place. Et pourtant, paradoxalement, ce déracinement absolu et cette lactification pleinement réussie qui détruisent la vie d'Ourika, ont un rôle positif pour la revalorisation de l'image du noir et pour la lutte contre toute discrimination. L'histoire de cette héroïne montre d'un côté - et il y en avait encore besoin - qu'il n'existe pas d'infériorité génétique, puisqu'à parité de conditions les résultats pédagogiques sont les mêmes, et, d'un autre côté, témoigne de manière évidente l'absurdité de toute forme de racisme et le mal fondé de ses justifications, du moment qu'il n'y a plus aucune barrière d'ordre spirituel ou intellectuel entre Ourika et la société dans laquelle elle vit, si ce n'est une barrière marginale et de surface telle que la couleur de la peau. Ourika, une héroïne romantique à qui l'écrivain confie le rôle de porte parole de son propre malaise intérieur et de sa difficile intégration à la société de son temps, est donc aussi un porte parole efficace de la cause des noirs.
Je conclus mon analyse des héros de la diaspora, presque les seuls à avoir joué un rôle sur la scène littéraire française pendant plus de cent ans, par une présentation rapide du Toussaint Louverture de Lamartine. La pièce, après une gestation très longue, a été publiée en 1850, deux ans après le décret d'abolition définitive de l'esclavage dans les colonies françaises, signé, entre autres, par Lamartine lui-même. Il s'agit d'un poème dramatique en cinq actes, mal réussi au dire même de l'auteur, mais la façon dont y a été envisagée l'histoire n'est pas dépourvue d'intérêt. Le poète s'était proposé - et son projet aboutit en partie - de mêler le drame familial avec celui du soldat et du politicien, de nous montrer non seulement le personnage historique mais aussi l'homme. De sorte que, derrière l'image taillée dans le granit du chef de révolte qui détruit un monde, apparaissent aussi bien les doutes, les incertitudes et les angoisses pour la destinée de ses fils que le profil d'un homme hostile à la violence, bien qu'il ait été contraint à en faire son compagnon de voyage. Un héros nuancé qui, face à un choix difficile, met toujours à la première place le rachat de ses frères noirs. Un beau personnage, qui fait penser, par certains côtés, au héros rebelle et conciliant du XVIIIe siècle mais enrichi par la présence d'un modèle historique de référence et par la plume d'un grand écrivain qui a su lui donner la vie.
A côté de ce " courant " qui prolonge, même si c'est avec de nombreuses variantes, la typologie du héros noir de la diaspora, commence à s'imposer une littérature qui situe ses histoires en Afrique, en accord avec les nouveaux intérêts coloniaux de la France après la perte définitive d'Haïti, dont l'indépendance est reconnue en 1825. On s'attendrait, suite à ce déplacement géographique, à des changements très positifs pour la représentation du personnage noir, finalement replacé dans son milieu naturel, mais les résultats, surtout si on les compare aux ouvrages dont je viens de parler, sont plutôt décevants. En effet deux conditionnements dangereux entrent encore en ligne de compte et agissent de manière antithétique : le préjugé de la supériorité culturelle, se doublant le plus souvent d'une supériorité raciale, qui déclenche un mécanisme plus ou moins conscient de dénigrement, et la mythisation exotique du milieu et des personnages, qui masque ou fausse la réalité. Entre ces deux pôles extrêmes, il y a, évidemment, toute une série d'œuvres et des personnages plus nuancés, qui n'ont ni le mérite de faire avancer le débat intellectuel ni celui de la réussite littéraire, si l'on excepte Georges (1841) d'Alexandre Dumas. Le protagoniste de ce roman quelque peu autobiographique est toutefois un mulâtre, un personnage très présent dans la littérature française du XIXe siècle qui mériterait une étude fouillée, mais tout cela nous amènerait trop loin du parcours critique suivi jusqu'ici.   Les histoires situées en Afrique étant trop nombreuses pour qu'on essaie d'en faire une synthèse, même très rapide, je me limiterai à indiquer deux œuvres emblématiques à cheval entre les XIXe et XXe siècles, représentant les deux aspects, que j'ai évoqués plus haut, du préjugé culturel et de l'approche exotique : Le roman d'un spahi (1881) de Pierre Loti et Terre de soleil et de sommeil (1906) d'Ernest Psichari. Le protagoniste du roman de Loti est un français, comme il arrive souvent dans les œuvres à contexte africain, mais la protagoniste féminine et les comparses sont noirs et ils agissent de façon négative sur le destin du personnage. Le milieu est recréé avec soin, mais ce réalisme apparent est contredit par la présence obsédante du soleil, perçu par le protagoniste comme une force qui détruit la terre et obscurcit les consciences. Cette approche finit par donner une image négative de l'Afrique et de ses habitants, puisqu'elle les associe à une idée de mort. A la fin du roman nous assistons en effet à la mort du protagoniste, tué par ce continent qui suscite en lui un double mouvement d'attraction et de répulsion.    Psichari par contre, dans une sorte de journal de voyage où l'on trouve parfois des images contradictoires de l'Afrique et des africains, tend à idéaliser certains personnages qu'il rencontre, comme les derniers représentants d'une humanité non contaminée qu'il oppose aux fils de la décadente civilisation occidentale. En réalité, Loti et Psichari vont vers l'Afrique non pas vraiment pour la comprendre, mais pour se retrouver eux-mêmes et créent l'image de l'autre en fonction de leurs besoins, de leurs idiosyncrasies et de leurs mythes personnels.
Dans ce panorama divers, mais assez homogène dans l'ensemble, fait irruption en 1921 une œuvre qui suscite une sorte de scandale, amplifié par l'attribution du prix Goncourt. Il s'agit du roman d'un fonctionnaire français en Afrique Equatoriale, René Maran, originaire de la Martinique et descendant des noirs esclaves. Le regard de Maran sur le monde de ses origines lointaines n'est pas le regard nostalgique et mythifiant, que l'on rencontre souvent chez les écrivains afro-américains de cette époque, ni la vision dénigrante et hautaine de bon nombre d'écrivains européens. Son héros, Batoula, qui donne le titre au roman, est un chef de tribu doué de belles qualités, mais aussi de faiblesses dont l'auteur se moque souvent. Pour la première fois on a l'impression de rencontrer un personnage authentique, bien inséré dans son milieu naturel, au sein d'une société fondée sur un système de règles qui ont été consolidées au cours des siècles. Un héros sans grandiloquence, qui lutte inutilement contre le pouvoir destructeur de l'homme blanc. Sa mort solitaire marque la fin de son monde.
Nous voilà donc arrivés au seuil de la " Négritude ", le mouvement culturel créé par les étudiants noirs à Paris autour des années 30 de notre siècle, qui, malgré les critiques parfois féroces qu'on lui a adressées par la suite, marqua l'entrée sur la scène littéraire occidentale d'écrivains noirs de langue française. Ils théorisaient le droit à la diversité, revendiquaient leur " négritude " et s'efforçaient d'élaborer des poétiques capables d'exprimer leur monde, leur histoire volée, leur silence séculaire. Les deux figures émergentes de ce mouvement, Aimé Césaire et Léopold-Sédar Sengor, qui ouvrirent le chemin à une littérature nouvelle, sont désormais des " classiques ". A l'intérieur du rapide panorama que je viens de brosser, le phénomène le plus significatif du XXe siècle, au point de vue culturel, est la récupération de la part des écrivains noirs, africains ou afro-américains, de leurs histoires et de leurs héros et leur capacité de trouver, même dans la contamination des langues et des cultures, une voix personnelle. Il s'agit d'un résultat très important, presque d'une forme de palingénésie. En effet, dans la réalité de notre siècle finissant qui nous demande à tous d'affronter la présence, dans un même lieu, de peuples et de cultures différents et de nous y mesurer, la contribution des écrivains noirs peut devenir essentielle, puisqu'ils ont déjà fait l'expérience de ces brassages de différences. Un exemple éclairant, à ce propos, est représenté par Édouard Glissant , écrivain " français " de la Martinique, descendant des anciens esclaves. Il s'efforce de lire avec lucidité et sans préjugés le passé des noirs et, plus généralement, l'histoire de tous les peuples, pour envisager la possibilité que l'expérience de tous puisse contribuer à la construction d'un avenir où des langues et des cultures différentes pourront se rencontrer, tout en évitant les risques de l'homologation ou de la confusion destructrice de l'ancienne Babel.
Dans un contexte mondial qui va de plus en plus rapidement vers ce que Glissant appelle, en empruntant le mot à l'expérience coloniale, un phénomène de créolisation, le problème numéro un est, pour nous tous, celui de l'identité, c'est à dire de la capacité d'adaptation à des réalités différentes et multiples, sans les risques aliénants d'une dépersonnalisation en tant qu'individus et en tant que peuples. Dans ses écrits théoriques, en particulier dans Poétique de la Relation (1990) et dans Introduction à une poétique du divers (1996), mais aussi dans ses textes littéraires, surtout dans le roman Tout-Monde (1993), Glissant imagine un personnage non pas sans racines, mais doué d'une capacité d'enracinement multiple qui pourra lui permettre d'être soi-même et pleinement à son aise dans des contextes très différents.
Du héros " lactifié " créé au XVIIe siècle par Aphra Behn et relancé en France au XVIIIe siècle par tant d'écrivains de second ordre, on arrive donc, avec Glissant, au héros rhizomatique, du nom du tubercule aux nombreuses racines, dont l'image avait déjà été employée par Deleuze et Guattari . Mais, dans la réflexion de Glissant, ce héros peut être indifféremment noir ou blanc, car la créolisation nous concerne tous, quelle que soit notre civilisation d'appartenance ou notre couleur de peau. Un beau rêve, dans lequel des parcours qui s'étaient autrefois croisés par imposition vont peut-être se rencontrer par amitié.

http://www.lingue.unibo.it/postcolonial_studies_centre/po...

 

 

" Oui, il existe une littérature noire "

Pour l’écrivain Zakes Mda, la richesse de l’Afrique du Sud tient dans sa diversité. Il se félicite donc des différences d’écritures entre romanciers blancs et noirs.
Romancier, dramaturge, poète, Zakes Mda, qui intervient également dans des universités américaines et suisses, est certainement l’un des auteurs sud-africains les plus intéressants, par sa création mais aussi par sa vision de la littérature noire. Son dernier roman sera publié en France (éditions Dapper) à l’automne. Il a reçu l’Humanité chez lui, dans un quartier résidentiel de Johannesburg, autrefois réservé aux Blancs.

Vous avez écrit de nombreuses pièces de théâtre et deux romans. Est-ce le même travail ?

Zakes Mda. Pour le moment, je préfère écrire des romans. Mais, l’art c’est l’art. Je ne fais pas des compartiments. Je peins, je compose musicalement, je réalise des films, j’écris des pièces, des romans, des poèmes. Cela dépend de ce que ressens. Si, en me réveillant le matin, je me sens d’écrire une pièce, alors j’écris une pièce. J’écris en permanence. Je suis en train d’écrire un roman mais je peux le quitter pour me consacrer à quelque chose d’autre.

Peut-on parler d’une littérature d’auteurs noirs sud-africains ou faut-il au contraire seulement considérer une littérature sud-africaine ?

Zakes Mda. Il y a, d’une manière générale, une littérature sud-africaine. Parce que ce sont des écrits sud-africains sur l’Afrique du Sud. Cela existe. Mais on peut aussi parler d’écrivains noirs. Nous savons que, pendant des années, lorsqu’il y avait l’apartheid, ces divisions raciales existaient, initiées par le système. L’expérience des Noirs est distincte de l’expérience des Blancs. Même si nous étions tous des victimes de l’apartheid, les Blancs y compris. La littérature exprime donc ces expériences. La littérature sud-africaine ne peut pas être homogène. Il existe de nombreuses cultures dans notre pays. Personnellement, en tant que Noir, lorsque j’écris un roman, il est obligatoirement différent de ce que peut, par exemple, écrire André Brink qui est pourtant un Africain, mais d’une communauté différente. Ma littérature est influencée par la forme de récit issue de ma propre culture. Il lui arrive la même chose.

Vous parlez de communautés différentes. Vous touchez donc aux questions de langue. L’Afrique du Sud en compte onze officielles. Pensez-vous que chaque écrivain doit écrire dans sa propre langue ou plutôt en anglais ?

Zakes Mda. Pour moi, ce n’est pas un problème. Je vis dans un pays d’une riche diversité. Il y a des écrivains noirs qui écrivent dans leur langue maternelle. Ils ont raison. Je reçois tous les jours des livres écrits en zoulou, en tswana... J’écris en anglais, mais il m’est arrivé d’écrire en sotho, parce que j’étais au Lesotho. J’écris en fonction du public que je vise à un moment donné. Si je veux créer une pièce dans les montagnes du Lesotho et que je l’écris en anglais, il n’y aura aucune communication. Mais, pour toucher le monde en général, il me faut utiliser l’anglais. La question de la langue est un problème artificiel. Il faut écrire dans la langue où vous vous sentez le plus à l’aise. J’ai vécu toute ma vie en exil, j’ai grandi dans des endroits différents où la langue n’était jamais la même. L’anglais était la seule commune. Donc, je suis plus à l’aise en anglais.

Au début des années quatre-vingt-dix s’est développée, en Afrique du Sud, une polémique autour du rôle de la culture et de la notion d’" arme pour la lutte ". Est-ce toujours d’actualité ou les écrivains noirs ont-ils trouvé leur propre voie ?

Zakes Mda. Pendant l’apartheid, les gens qui luttaient contre ce système utilisaient toutes les armes à leur disposition et donc l’art aussi, pour montrer à l’extérieur ce qui se passait. C’était nécessaire. Bien sûr, cela a pu se traduire chez certains artistes par des slogans au détriment d’un véritable travail de création artistique imbriqué dans le processus politique. En fait, tout art touche à la politique, consciemment ou non.

Mon dernier roman est imprégné de la réalité de la société. Je suis concerné par les développements de la société. Je suis donc concerné par ce qui s’est passé hier, parce que c’est inséparable. L’apartheid a disparu mais il a impact sur la vie des gens d’aujourd’hui et apparaît dans mes romans.

Quelle est la situation de la diffusion de la littérature en Afrique du Sud ?

Zakes Mda. J’ai voulu envoyer mon dernier roman à un ami. J’ai eu toutes les peines du monde à le trouver dans une librairie à Johannesburg. Il est difficile de trouver les livres des écrivains noirs. Mais les écrivains blancs sud-africains ne sont guère mieux lotis. La littérature sud-africaine en général est marginalisée par l’industrie du livre, qui préfère favoriser des auteurs anglais ou américains.

Entretien réalisé à Johannesburg par Pierre Barbancey

http://www.humanite.fr/journal/1999-05-29/1999-05-29-290393

22:19 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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