01/04/2009

Atelier Ecriture de la Perte - Maladie Physique - Article "Cancer et auteurs " - Mardi 30 mars 2009

Dimitri Daniloff scorpio

Cancer et auteurs 

 

"Le cancer vient de la folie réprimée"

(Norman Mailer, Un rêve américain)   

 

La réponse, ou plus modestement l'élément de réponse, qui allait aboutir à la présente étude est venu d'une réflexion sur un tout autre sujet. Elle concernait deux chanteurs hors du commun, qui me semblaient présenter bien des points communs, au-delà des différences évidentes : un Français et un Belge, une basse et un ténor, un goguenard et un écorché vif.

Georges Brassens et Jacques Brel

Deux chanteurs et deux phénomènes. Je ne sais plus de qui j'ai entendu un jour le commentaire suivant, en substance : "Aujourd'hui, quand on écoute les chanteurs à la mode, on discute ou on fait tout autre chose en même temps qu'on écoute. Quand on écoutait Brassens ou Brel, on ne disait rien, on ne faisait rien, on écoutait..."

Mais aussi, tous deux morts du cancer. Et deux rebelles non-conformistes, au moins dans leurs oeuvres. Y aurait-il une corrélation entre rébellion, au sens large, et cancer ? Là encore, sous réserve d'études approfondies, un survol des listes de victimes du cancer ne montre pas une proportion de conformistes ou de non-conformistes sensiblement différente de celle qu'on voit dans la population générale, et dans celles des artistes, poètes (ce qu'ils étaient tous deux) écrivains, etc. en particulier.

Et puisqu'il s'agissait de chanteurs qui écrivaient eux-mêmes leurs textes, pourquoi ne pas chercher les analogies dans ces textes ?

Après quelques tâtonnements un trait est apparu, subrepticement : tous deux se sont, de façons variées, moqués de la mort. Comme Fritz Zorn en somme.

 

La mort m'attend comm' Carabosse (…)

La mort m'attend comme un' vieille fille…

(Jacques Brel, La mort)

La Camarde qui ne m'a jamais pardonné,

D'avoir semé des fleurs dans les trous de son nez,

Me poursuit d'un zèle imbécile…

(Georges Brassens, Supplique pour être enterré sur la plage de Sète).

 

On en verra d'autres exemples ailleurs, pour l'un et l'autre.

Première association d'idées, est-ce si rare de se moquer de la mort ? Trois noms me viennent immédiatement : Arthur Rimbaud, d'abord pour le Bal des pendus mais il en a bien d'autres, ensuite l'humoriste Pierre Desproges et le dessinateur Reiser, pour l'ensemble de leurs œuvres. On en verra des exemples plus loin.

Tous trois sont morts du cancer, en ne totalisant guère que cent vingt-huit ans à trois.

Il restait donc, et ce n'est certes pas fini, à voir si dans les œuvres des écrivains, poètes, dessinateurs, etc. morts du cancer, et surtout ceux dont la vie aura été notablement abrégée, on trouve davantage de telles offenses à la mort que dans les œuvres d'auteurs décédés d'autre chose. Bien sûr, je ne prétends pas avoir tout lu de tous les auteurs morts ou non d'un cancer. Bien sûr je n'ai pas trouvé d'affronts à la mort bien caractérisés chez plusieurs auteurs morts d'un cancer. Bien sûr j'en ai trouvé chez d'autres qui sont morts d'autre chose (il n'est pas question de parler des auteurs vivant au moment où j'écris). Mais après avoir ajouté aux cinq noms déjà cités ceux de :

Auguste de Villiers de l'Ile-Adam,

Dino Buzzati,

Marcel Aymé,

Pablo Neruda,

Hugo Pratt,

Gregory Corso,

Vladimir Vissotsky,

 

J'arrive à la conclusion au moins provisoire qu'il sera difficile d'assembler l'équivalent de ce que ces douze-là ont produit en fait d'outrages à la mort en cherchant dans l'ensemble des oeuvres de ceux qui sont morts d'autre chose.

Et cette liste n'est nullement exhaustive. A divers degrés, .

Et qu'il soit bien clair que je les aime et admire tous (le génie serait-il par lui-même cancérigène ?) et ne leur reproche rien.

Il serait totalement abusif, pour ne pas dire délirant, et ce n'est certainement pas mon intention, de soutenir que le cancer serait une sorte de châtiment pour crime de lèse-mort. Sinon, d'ailleurs, je le risquerais au moins autant que les auteurs en question, et je n'ai aucune envie de le risquer plus qu'un autre. Je n'ai jamais fumé que par personne interposée, et cela me rend généralement très désagréable.

N'oublions pas que s'ils se sont moqués de la mort, c'est pour notre plus grand plaisir.

Mais il n'est pas interdit de se demander si cancer et outrage à la mort ne relèvent pas d'une cause commune, autant l'appeler négativité, et si cela ne permettra pas d'un peu mieux la cerner, et peut-être la prévenir.

Autre remarque, les auteurs qui suivent n'ont pas seulement souffert d'un cancer, ils en sont morts. Quid de ceux qui sont guéris, définitivement, d'un cancer ? Il est plus difficile de trouver des cas dans la mesure où l'histoire enregistre surtout les maladies dont on meurt. Néanmoins, deux prix Nobel de littérature viennent de suite à l'esprit. François Mauriac (cancer de la gorge dont il gardera une voix abîmée) et Alexandre Soljenitsyne (cancer au cou alors qu'il était encore en relégation et n'avait rien publié). Or non seulement ils ne se sont pas moqués de la mort mais ils ont trouvé un ton particulièrement juste pour en parler.

Mauriac la traite, comme il traite ses personnages bons ou mauvais, avec le plus grand sérieux, et aussi avec sobriété. Dans Nœud de vipère, la majeure partie du texte est un écrit laissé par le personnage principal. Ils s’interrompent subitement par la mort de son auteur. La famille découvre ces notes et la fin est un échange de lettres à leur sujet.

Quant à Soljenitsyne, il est l'auteur du Pavillon des cancéreux, le plus célèbre roman sur le cancer. Ses personnages parlent donc très longuement de la mort. Mais il n'est pas non plus question de s'en moquer. Dans l'extrait suivant, la mort est brièvement personnifiée, ce qui est souvent une façon de s'en moquer ou de la conjurer, mais ce n'est pas la même chose (même s'il est délicat de définir précisément la différence). Paul Nikolaïevitch Roussanov, notable du Parti, vient de prendre conscience que sa tumeur, qui résiste au traitement, pourrait bien le tuer.

La mort blanche indifférente, sous l'aspect d'un drap qui ne moule aucune silhouette que du vide, s'approchait de lui prudemment, sans bruit, en pantoufles, et Roussanov, paralysé par sa marche feutrée, non seulement ne pouvait se battre contre elle, mais n'était même plus capable de rien penser, rien décider, rien dire à son propos.

Elle était venue illicitement ; il n'était point de règlement, point d'instruction qui en protégeât Paul Nikolaïevitch.

Signalons pour mémoire des cas un peu limite comme celui de Nikos Kazantsakis, à qui on a retiré une tumeur vers la fin de sa vie mais qui semble être mort d'autre chose, ou celui, un peu différent d'ailleurs, de Marguerite Yourcenar.

20:32 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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