01/04/2009

Atelier Ecriture de la Perte - Maladie physique - Article La douleur comme autoportrait

LA LETTRE MENSUELLE

 

Une série de Marc-J. Ghens.  Janvier 2006 
  
La douleur comme autoportrait - Partie III
  
A l'occasion d'une exposition et d'un colloque au Musée du Dr Guislain

 

 

;;
Dessine-moi ta douleur 

C’est là le titre en traduction d’un ouvrage (aux Editions de la Martinière - Paris 1999) du à deux psychiatres américains, H.S. Koplewicz et R.F. Goodman. Ils s’y penchent avec beaucoup d’acuité sur la problématique du dessin d’enfant, particulièrement de l’enfant perturbé par différentes circonstances de la vie.

On a bien souvent déjà établit le parallèle entre ces oeuvrettes naïves au sens propre, et l’art des malades mentaux.

Et de fait d’ailleurs, bien des œuvres cataloguées dans l’art brut présentent avec des dessins ou peintures d’enfants "normaux" des similitudes évidentes. Point de hasard, bien évidemment. La filiation saute aux yeux : même regard innocent et donc premier parce que non encombré encore des scories du raisonnement et des cultures.

Chez l’enfant, cette merveilleuse faculté va se perdre et disparaître sous le vernis de l’éducation et des ismes de tous poils. Chez certains de ceux qu’il nous faut bien qualifier d’aliénés, cette même faculté subsiste parfois. Chez d’autres, la vie a fait son chemin et leurs œuvres en attestent.

Toutefois, ce qui reste commun, c’est une approche autre du monde et du sujet. Sujet consciemment choisi, à l’instar de l’Art accepté comme tel ? Rien n’est moins sûr. Et c’est bien là la problématique. Mais le miroir de l’autoportrait reste.

La notion "être un artiste" est bien délicate à cerner. Les gens "de l’autre côté" qui nous occupent sont-ils des artistes à part entière ? Qui oserait établir les règles définissant qui est artiste et qui ne l’est pas ? Si l’on considère l’Art comme étant une manifestation exutoire du moi, l’art brut est certainement l’Art entier par définition.

Ici, j’entends tinter le mot "exorcisme" dans les lointains combien brumeux d’une conscience ravagée par les méfaits des écrits sur l’Art. Le mot est cependant pertinent, car toute création humaine est en soi une forme d’exorcisme, quelque chose qui est tapi au plus profond de l’être et qui doit sortir et s’exprimer et proclamer : regardez, je suis là ! J’existe. Et ceci est  surtout vrai dans le domaine de l’Art.

Et, paradoxalement, le Diable n’est pas loin, à tout le moins le démon. Dans la carrière d’un Torquemada ou d’un Staline, le cri existentiel reste identique : s’affirmer.

Ceci n’excusant rien, bien évidemment, ni les autodafés ni les purges et déportations.

Et de fait, chez ces grands criminels, la folie est on ne peut plus présente. Le malheur veut seulement qu’elle se soit exprimée de cette manière, et toujours au détriment des autres.

L’Etre et mon Néant

Mais nous avons eu la témérité, sinon l’imprudence dangereuse,  de lâcher le mot "cri existentiel". Redoutable cette idée perverse de conjuguer existentialisme et une certaine approche de la folie. Faut-il être fou pour lire l’Etre et le Néant ou La Critique de la Raison Dialectique ? (Les mauvaises langues diront : non, mais cela peut aider. Laissons passer la caravane).

Et cependant… voyons la toile emblématique de Munch. Pourquoi est-elle devenue un véritable cliché qui décore jusqu’à des T-shirts ? Peut-être par une sorte d’exorcisme collectif devant ce qu’elle représente et surtout illustre. Cette œuvre, dans ce qu’elle exprime, semble unique. Elle ne l’est pas, nous en retrouvons de semblables dans l’Art Brut.

Elles y sont des autoportraits véritables là où Munch voulait exprimer de manière toute consciente son désarroi. Ou bien Munch était-il fou ? De nouveau, où est la frontière entre la folie et le génie ? L’artiste enfermé dans une cellule et surtout, dans son monde intérieur, ne se pose même pas la question. Et c’est là sa sagesse innée, comme celle des enfants et de cet autre qui, dans son cerveau, s’amuse à lui jouer des tours parfois bien pendables.

Les psychiatres nous disent avec raison qu’il faut se méfier de la dialectique et peser des mots tels que fou, malade mental ou encore simple d’esprit. Leurs prédécesseurs coiffés de mitres parlaient eux de "possédés". Allégation facile et confortable. Ne sommes-nous pas tous des possédés, finalement ? (A Art-mémoires en tous cas, de toute évidence !).

Il est d’ailleurs frappant de constater qu’Albert Camus, en adaptant Dostoïevski pour le théâtre ait cru bon de traduire le titre original "Les Diables" par "Les Possédés". Ce n’est évidemment pas là caprice littéraire et l’on voit le lien qu’énonce l’écrivain existentialiste.

Eloge du Haut Mal

Un Picasso, un Van Gogh, un Soutine ou un Bacon, ne sont-ils pas tous (des) possédés ?

Il est, pensons-nous, un autre mot qui les définit beaucoup mieux, à notre avis, devant l’Histoire et l’histoire de l’Art : hallucinés. Ce qui n’handicape ou ne ternit en rien leur raison raisonnée. Le "champ aux corbeaux" de Van Gogh est-elle l’œuvre d’un fou ? Les historiens d’Art diplômés et leurs collègues psychanalystes anxieux pourront bien sûr en déceler des traces. On trouve toujours un bâton lors que l’on veut frapper un chien. Ont-ils seulement lu les missives du même "fou" à son frère Théo ? Folie, vous avez dit folie ?

Dites douleur, plutôt. 

Feuilletons d’un doigt coupable mais attentif de dilettante l’histoire de l’Art.

Qu’y voyons-nous ? Visage grimaçant du Laocoon… corps tordu d’un Christ de Grünewald… égarement ensanglanté d’un enfant de Soutine… tristesse résignée d’un Christ gothique en bois peint… horreur du remord peut-être, chez un pape de Bacon.    IMAGES  DITO’S

Ils ont tous cette expression  que l’on prête aux damnés et  possédés du moyen âge.

Et ceci nous ramène au sujet fondamental de l’exposition du musée Dr. Guislain et de cet article, savoir l’autoportrait de la douleur et de sa compagne obligée, la souffrance.

Le masque de la Gorgone

Selon Pascal Quignard dans son célébrissime "le Sexe et l’Effroi", Caravage aurait eu cette formule : "Tout tableau est une tête de Méduse. On peut vaincre la terreur par l’image de la terreur. Tout peintre est Persée". Nous pensons que bon nombre d’artistes "brut" répondent parfaitement à cette pensée et peuvent se reconnaître dans cette définition.

C’est devenu une expression populaire : "porter le masque de la douleur". Ceci pourrait singulièrement s’appliquer à beaucoup d’autoportraits de nos artistes "autres". Il y a évidemment beaucoup à dire et à gloser sur le phénomène du masque. Des tas de bouquins et d’études en tous genres l’ont déjà étudié. Voyez le Net.

Nous voulons simplement signaler, par rapport à ce qui nous occupe ici, la signification très singulière dont il est revêtu dans la province du Sepik en Nouvelle-Guinée.

Le masque, encore bien qu’il porte le nom d’un personnage mythique, n’en est jamais la représentation. On songe de nouveau à Julian Bell : "J’ai un visage, mais je ne suis pas un visage". Autant qu’à Magritte : ceci n’est pas une pipe.

Et corollaire : cette image de ma douleur est-il un autoportrait ?

Détail curieux mais qui fait réfléchir : dans la vallée du Sepik, le terme en usage pour les danses des masques funéraires est "déchirure". Tout aussi bien, en place de "La Douleur", le titre de cette exposition pourrait-elle être "La Déchirure".

Ceci est encore plus probant chez Pierre Molinier. Chez cet artiste inqualifiable, la problématique du travestisme est, stricto sensu, la règle. Il se présente à nous entièrement travesti donc, ce qui jusqu’à ce point resterait selon les normes, acceptable.

Mais il pousse le masque de l’autoportrait à son extrémité extrême puisqu’il porte en outre sur le visage un masque impersonnel de poupée de porcelaine, parfaitement maquillé et souriant. Il se dissimule ainsi entièrement à nous mais, dans le même temps, nous donne de lui un portrait dont l’honnêteté et la sincérité nous touchent.

Il se suicidera.

Evoquons enfin le masque Maori tatoué à même le visage : Je SUIS mon masque.

Sans aller jusqu’à la scarification, sinon peut-être celle du subconscient, l’œuvre d’art brut n’est point autre chose.

Le regard des autres

Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent la raison ;
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

   sur LE TASSE EN PRISON, d’Eugène Delacroix
   Baudelaire – Les Fleurs du Mal

A propos de la parution des "Fleurs du Mal", épinglons un article de Gustave Bourdin dans "Le Figaro" (ce n’était pas le "Völkischer Beobachter" tout de même !) du 5 juillet 1857 : "…ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit…".

Belle formule, prestement enlevée, mais qui en dit long sur la vision de la société bien pensante du second empire, et non seulement sur le livre de Baudelaire.

La même année, le docteur Guislain ouvrait son institut. On appréciera le paradoxe.

Il y va essentiellement pour la société d’une sorte de réflexe d’autodéfense : se protéger de ces "autres" qui sont différents, donc dangereux. Autant donc en rire et même en faire un plaisant spectacle. A la Salpêtrière autant qu’en Angleterre dans le tristement célèbre hôpital psychiatrique (sic ?) de Bedlam, il était dans l’air (malsain) du temps d’aller se repaître du spectacle lamentable des infortunés pensionnaires des lieux, ces aliénés enchaînés, battus et moqués.

Temps bien révolus, dira-t-on aujourd’hui. Mais révolus ne sont pas encore les jeux du cirque. Simplement, ils se nomment maintenant "télé réalité", pudiquement. (re-sic).

Ecoutons Amélie Nothomb dans son dernier opus "Acide sulfurique": "Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle".

Sommes-nous tellement loin de la glorieuse époque de Bedlam ? Non, mais nous avons le progrès : les caméras digitales "High Definition", et en prime time, s’il vous plaît !

The March of Folly

La grande historienne Barbara W.Tuchman l’a bien défini dans son oeuvre "The March of Folly"….la folie est partout. Mais tous ne sont pas internés. De la guerre de Troie à celle du Vietnam, il y a une constante admirable à signaler dans la folie des grands dirigeants du monde. Que dire alors de notre politique Belge de part et d’autre de la frontière de betteraves ? Mais c’est là un discours qui ne sied pas au contribuable vulgaris que nous sommes tous.

L’épieu de Dieu

L’exposition et les études de son catalogue couvrent donc amplement le large spectre de la douleur. Y compris un aspect fort particulier qu’énonçait déjà son fascicule d’introduction, savoir la douleur comme malédiction et bénédiction : "La douleur est synonyme d’insondables souffrances mais aussi de passion et de jouissance. (...) Pourquoi la mortification existe-t-elle ? Pourquoi les gens souffrent-ils pour leur idéal de beauté ? Qu’est l’automutilation ?".

On le voit : les limites du sujet sont celles d’un espace ouvert sur des infinis bien vastes.

Nous ferons grâce au lecteur-amateur d’Art des sempiternelles images de Saint-Sébastien chères aux homosexuels de tous pays, autant que des saintes et martyres en extase de la liturgie. Et pâmées sous la souffrance, surtout celle de "l’Epieu de Dieu" (dixit Sainte Thérèse d’Avila, une autorité !).

Quant à l’automutilation, le catalogue de l’exposition en explique clairement le processus et classe cette pratique sous le terme de pathologique. Sans un mot toutefois sur le travail sur son propre corps d’une Gina Pane, ou d’une Marina Abramowicz se découpant à la lame de rasoir sur le ventre l’étoile de David. Ni par ailleurs sur la pratique de certains participants à la semaine sainte aux Philippines, se faisant crucifier  avec une dévotion douteuse. Pathologie collective se justifiant de la religion ? On se souvient de certaines processions et manifestations de piété au Moyen-âge…

Remarquons enfin que bien des parents (qui avaient pourtant fait ’68 !) qualifient aujourd’hui de folie les piercings que s’infligent leurs filles. Sans mentionner le tatouage, peu indolore !

De tout ceci, pas un mot à Gand. Dont acte.

La souffrance est un vice. Il faut y prendre garde.
Flaubert -  La Tentation de Saint Antoine

Dans la même veine et avec la référence inexpugnable de papa Sigmund, le phénomène du sado-masochisme se voit-il de même expédié avec une légèreté coupable, selon nous, dans le domaine délétère des pathologies extrêmes. C’est aller un peu vite en besogne, professeurs !

Bien sûr, il y a le phénomène des modes, et dans une société gavée comme la nôtre, on ne sait plus guère à quel sein se vouer. Après la T.V, pourquoi ne pas essayer le S.M. le samedi soir ?

D’aucuns cependant réfutent cette terminologie trop commode (Sade était sadien, pas sadique), de même que cette étiquette de "maladie" psychique. Une philosophie de vie ?

Et pourquoi pas ? Elle en vaudrait bien une autre. Et certains le prouvent, qui prônent un rapport relationnel qui, bien que basé sur un rapport de domination/ soumission, est tout le contraire de l’égoïsme habituel des couples. Plus que dans toute autre relation, la base en est l’attention pour, et le respect de, l’autre.

Bien évidemment, on ne peut nier que cette extrême confiance qui est la règle conduit aux extrêmes et que la douleur subie par le/la soumis(e) peut être extrême, elle aussi.

Mais cette douleur est ici acceptée parce que voulue, en pleine conscience. On peut ainsi oser aller au bout de soi-même, en toute confiance. Maître et soumis réalisent une complémentarité exemplaire qui donne de cette manière au couple un équilibre rare. Mais…. il y a un mais.

Le mais est qu’il faut être capable d’aller de la sorte au bout de soi-même. Cela n’est pas donné à tout le monde et c’est la porte ouverte à bien des errements, reconnaissons-le.

Le regard de l’autre ou La parallaxe

D’où l’ambiguïté fondamentale de traiter de la douleur dans ce cas précis du S.M. On ne peut nier sa présence mais il faut prendre garde car c’est également un terrain bien instable.

Quelles sont les limites ? Il y a des cas extrêmes…. Est-ce un miroir concave ou convexe ?

Ou s’agit-il seulement d’un problème de parallaxe ?

En outre, il n’y a pas que la douleur physique, reconnaissable au premier abord.

Certains éprouvent leur accomplissement dans une douleur toute morale telle l’humiliation, en privé ou en public. Bien difficile à gérer, tout cela, et combien délicat. Il y faut d’un côté du doigté et, de l’autre, de la confiance. Et la confiance, cela se mérite avant que de l’acquérir.

D’ailleurs, dans ce genre de relation, qui est le véritable maître ? Le maître le sait bien, lui.

Ceux qui osent ainsi affronter le miroir, qui est toujours celui du portraitiste qui nous concerne, ceux-là méritent le respect.

Bien compris et assumé, il y va d’une forme de rituel, de sacral. Et du jeu de rôle partagé.

Mais où se situent les limites ? Où commencent la maladie ou le pathologique?

On pourrait épiloguer longtemps, en ce domaine bien flou, sur la lisière délicate et ambiguë entre douleur subie et douleur infligée… cela peut paradoxalement faire mal que de faire mal à l’être aimé.

Mea Maxima Culpa

On nous pardonnera (sinon tant pis pour les bien-pensants) de nous être quelque peu étendu sur ce sujet et d’avoir voulu ainsi briser une lance (c’est d’ailleurs l’année Cervantès !) en faveur d’un domaine duquel la douleur fait partie intégrante, on ne peut le nier. Mais qui dans le même temps dépasse l’appellation exiguë du pathologique médical.

Et cela étant, il nous a semblé impératif de faire la part des choses. Car il faut éviter les amalgames dangereux qui conduisent toujours à des quiproquos, des malentendus. Partant à l’incompréhension et, plus grave encore, à l’intolérance.

La problématique du sado-masochisme est tout à fait particulière en ce contexte et mériterait à elle seule un article à part entière, avec ses manifestations dans l’histoire de l’Art à l’appui.

Mais notre rédacteur en chef, dans sa grande intégrité intellectuelle et morale, ne le tolérera et ne le permettra jamais ! Nous imaginons en effet sans peine le courrier de lectrices outrées ! Ou ravies, pourquoi pas ? Il n’est jamais trop tard pour rentrer dans le droit chemin, dit l’adage.

(Et on ne laisse pas impunément traîner "Justine ou les infortunes de la vertu" sur la lucarne arrière de sa Mini, voyons Mesdemoiselles ! )

On pourrait laisser le (fin) mot de la fin au philosophe :

"O souveraine providence, pourquoi faut-il que les moyens de l’homme soient assez bornés pour ne pouvoir jamais parvenir au bien que par un peu de mal !"
D.A.F. de Sade – La Marquise de Telême  ou  Les Effets du Libertinage  (1787)

Mais le véritable mot de la fin reste "accroché" aux cimaises du musée Dr. Guislain : une plongée dans un des derniers territoires inconnu de notre toute puissante science, à savoir notre propre conscient.

En ce sens, cet art "autre" est plus que salutaire, il est exemplaire.

Nous espérons l’avoir fait comprendre, d’un point de vue modestement profane. De manière peut-être un peu longue pour laquelle nous sollicitons l’absolution du lecteur. Sinon son verdict tombera comme le couperet de la machine à Guillotin : On achève bien les chevaux !

Marc-J. Ghens             

 

Lien vers la partie I  
Lien vers la partie II  

Cliquez sur 
les miniatures 

 

Dessin d'enfant,
Non précisé 

 

 

Dessin d'enfant 

 

 

Santa Lucia

 

 

Dessin d'enfant 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soutine

 

Le Laocoon

 

Christ roman

 

F. Bacon

 

Le Caravage

 

Masque Sepik

 

Pierre Molinier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salvador Dali

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Max Beckmann

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


En art, on n’a jamais le droit de mépriser ce qui est vrai (Degas)

Egon Schiele (1890-1918) : Autoportrait nu et grimaçant" (1910). Où est le Beau ? Où est le Laid ? Il n’y a que le vrai. Et chez Schiele, il n’y a que ce vrai qui reste. La frontière ténue avec l’art brut se dessine.

Jackson Pollock (1912-1956) : "Autoportrait" (c .1930). Une toile figurative encore, mais qui contient déjà en puissance l’expressionnisme abstrait des années ’50. Un devin, Pollock ?

On leur attribuait des facultés divinatoires, aux "fous", naguère. Comparaison facile et toute intellectuelle ? Voire…

Ecoutons à ce propos Harold Rosenberg (1906-1978) à qui l’on doit le terme "Action Painting", et s’exprimant au sujet de l’art abstrait : " … la toile comme une arène où l’on agit, bien plus que comme un espace où l’on reproduit quelque chose (…) ce qui se joue sur la toile n’est pas un tableau, mais un événement". Chez l’artiste "brut", c’est toujours la "Mort dans l’après-midi" d’Hemingway.

Nan Goldin (1953-) : "Nan un mois après avoir été battue" (1984). Nous voyons la trace des coups, bien certainement. Mais, si l’on nous permet d’employer une expression actuelle très crue : "C’est nous qui en prenons plein la g…. .". Comme au musée du Docteur Guislain, toujours.

Et est-il encore bien nécessaire de citer Van Gogh ? Et Bacon ? Et Soutine ?

Le miroir de Narcisse est fêlé de l’intérieur

Que conclure de ce choix, tout arbitraire nous en convenons volontiers? Les critiques et historiens (et historiennes, donc !) d’Art de tout poil vont trancher de docte manière : dichotomie première entre image réelle et image mentale. Et ils auront raison, cette fois.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit fondamentalement dans l’art en général et dans l’art brut en particulier.

Au delà du cliché de l’autoportrait de l’artiste se présentant comme un être avenant et bien convenable (voyez la Renaissance et des Bouts et autres Van der Weyden), notre choix éclaire, pensons-nous, un aspect du genre qui se complaît finalement en bien des miroirs troubles.

Exemplaire en est Courbet :  "Autoportrait ou le désespéré" ou encore "Autoportrait ou l’Homme blessé".

L’artiste brut lui, n’en à que faire. Son discours, comme l’on dit sentencieusement maintenant, s’avère en fin de compte identique. Il y va du cri. Cri de détresse muette, d’impuissance et surtout cri à valeur de conjuration. Les exorcismes ont changés de nom mais leur signification première est restée la même : s’échapper.

Quant à nous, nous pensons donc que l’art brut est un art qui, beaucoup plus que les autres, est un autoportrait. Toujours, peu ou prou. Peut-être même le seul art véritable, finalement.

Car que tente d’y exprimer l’artiste, consciemment, ainsi qu’il en est dans toute autre forme d’Art ? Rien, justement. Ceci n’est antinomique qu’à première vue.

L’artiste "brut" illustre essentiellement une douleur intérieure, bien sûr. Mais sa prérogative première est certainement qu’il le fait d’une manière où la conscience directrice s’avère, paradoxalement, inconsciente. Pourquoi crée-t-il, en fin de compte ? Allez donc lui demander.

Lorsque tu regardes au fond de l’abysse, l’abysse aussi regarde au fond de toi. Nietzsche

Il est admis que le malade mental est un malade, précisément. Une victime, donc.

C’est bien NOTRE faute si nous avons mal aux dents quand on s’est gavé de sucreries.

La douleur, toute intérieure, dont souffre l’aliéné mental est évidemment de toute autre nature.

Comment la ressent-il ? En est-il conscient ? Se rend-il compte qu’il est "autre" ? Il reste, ainsi que l’énonce le très beau titre d’un roman de science-fiction de Robert Heinlein, le "Stranger in a strange land". Comment pourrions-nous, intellectuels dépravés, répondre à ces questions fondamentales ? Et à leur place, encore ? Les spécialistes eux-mêmes le peuvent-ils ?

De toute manière, autant d’œuvres autant d’autoportraits.

Autoportraits de la douleur, finalement. LEUR douleur.

NOUS, nous voulons y voir un autoportrait. Mais eux ?

Quel caractéristique première et essentielle peut-on tenter de dégager de cette forme d’art ?

Selon nous, sa spontanéité, toute parallèle avec "l’art" des enfants en bas âge.

Chez les uns comme chez les autres, on ne se pose pas de questions. On exsude, on vomit le trop-plein. Bien sûr, chez l’enfant il y a besoin de représenter le monde qui l’entoure, à l’instar nous disent les spécialistes, des peintures rupestres et propitiatoires des premiers hommes. Le phénomène est-il bien différent chez l’aliéné ? Ce symposium qui s’annonce nous donnera peut-être une ébauche de réponse. Quant à nous, nous ne sommes en rien compétents pour en suggérer une autre plus satisfaisante.

Les Follies Charenton

Cette sorte d’art et l’intérêt qu’il suscite parmi les gens concernés peut-il conduire à une approche thérapeutique ? Est-ce même, peut-être bien, une certaine forme d’auto thérapie ?

On pourrait être en droit de le penser. Dans certains cas à tout le moins.

Pourquoi Van Gogh peignait-il ? Et Pollock ? Ce dernier nous a laissé une phrase qui sonne comme un aveu, un cri sur l’autodafé dressé par la critique d’art : "Painting is no problem. The problem is what to do when you’re not painting". Qu’ajouter?

Et Mozart ? Et Bach ? Pourquoi cette frénésie de composition ?

Les psychologues et autres –logues ne se sont pas privés, à défaut de son cerveau, de trifouiller les entrailles sanguinolentes des bœufs de Soutine. Bien sûr, cet artiste nous a également transmis des portraits et autoportraits. Mais chez lui, et  toute aussi sanguinolente que ses animaux, la matière même de la peinture saigne. Et fait de vilaines taches dans la mémoire, mais salutaires.

D’autre part il est certain qu’il y a là un mode thérapeutique qui n’a pas échappé à la psychiatrie moderne. Ni au marquis de Sade déjà qui, enfermé en l’asile de Charenton, y organisait on le sait des représentations théâtrales qui faisaient grand bien, selon les avis des responsables, aux malades. De nos jours, ce que l’on nomme la psychothérapie de groupe fait toujours ses preuves, en psychiatrie comme dans les réunions politiques du parlement Wallon.

L’abîme appelle l’abîme - David – Psaumes  ( XLI, 8 )

L’histoire de l’Art est prolixe en images illustrant la Folie et ses "traitements".

On s’est beaucoup étendu sur les aliénés du moyen âge et les bûchers qui leur étaient bien trop souvent destinés. Pensez donc : ils étaient possédés du Malin et avec les sorcières, rendues elles folles par les souffrances leur infligées par l’Inquisition, ils méritaient le même sort.

Cette autre forme de folie, dictée par une Foi aveugle parce qu’ignorante, n’était-elle pas à l’aulne du temps ? L’obscurantisme a toujours conduit au fanatisme et à ses excès.

Pourtant, des Pinel, des Esquirol, un Guislain ont tenté, dés le 19° siècle d’orienter la psychiatrie naissante vers une approche plus humaine basée en tout premier lieu sur un effort méritoire de compréhension.

Et puis, que voyons-nous apparaître tout récemment? La notion de race dégénérée et de son art afférent, le trop célèbre « Entarte Kunst ». On vous le disait : l’Hydre a la vie dure.

Celui que les dieux veulent perdre, ils commencent par lui ôter la raison.  Euripide                                                                                                

Pourtant, dans ce monde antique qui n’était pas toujours plus tendre que le nôtre, que voyons-nous ? Le "fou", ou l’esprit dérangé, était considéré comme un messager des dieux et méritait pour cette raison une attention et une considération particulières. Beau cadeau, comparé avec l’attitude irraisonnée de nos temps récents. Mais empoisonné, le cadeau !

Jusqu’à nos jours, les peuplades dites « primitives » témoignent à l’égard des esprits dérangés d’une attention autre. Nous, qui faisons partie des peuplades dites "évoluées", nous analysons le phénomène avec la condescendance de ceux qui savent, et  nous arguons à ce sujet de l’ignorance et de la vieille peur ancestrale de l’inconnu.

Bouclier intellectuel commode, il va sans dire ! Il n’empêche : singulièrement dans le domaine qui nous occupe, l’art brut, nous nous découvrons tout aussi démunis que les Papous de Nouvelle-Guinée, devant les manifestations de ces artistes "autres".

Dans un petit fascicule édité par le musée Guislain annonçant le symposium de novembre déjà cité, on peut lire cette question : "Est-ce l’authenticité de l’œuvre qui fascine ou la relation avec la folie ?".

D’un point de vue médical, toute la question est posée.

Car qu’en savons-nous réellement de plus que du temps d’Esculape, (le dieu de la médecine Asklepios) ou, plus près de nous, d’un Pinel ou d’un Charcot.? Bien peu finalement, avouons-le, l’art brut nous l’enseigne. Et sans en être lui-même conscient, en outre ! Tout ce que nous pouvons faire est d’accepter un état de fait séculaire et d’essayer de comprendre.

L’art brut a ceci d’intrinsèque qu’il nous fascine parce qu’il échappe à toutes les catégorisations et tous les ismes dont nous pouvons nous gargariser. Et cela remet sur le métier la grande question fondamentale : qu’est-ce que la folie ?

Le dernier vol de Pégase 

Notre prodigieuse époque nous a donné un Einstein ou un Hawking, des esprits qui ont reculé les limites de la compréhension de notre monde de pensée. Au-delà de la compréhension de tout un chacun, précisément,  Et nous nous préparons à explorer les planètes, et à porter notre savoir à d’autres mondes peut-être. Allons-nous également exporter notre folie dans l’espace ?

On a pu voir récemment sur nos téléviseurs une image étonnante : la dernière navette Discovery en date s’était vue forcée d’atterrir en Californie plutôt qu’en Floride ainsi qu’il était initialement prévu. Et cela nous a donné cette image impossible : un énorme avion transportant sur son fuselage la navette spatiale en question ainsi qu’un jouet.

Un jouet effectivement, car c’est là le genre de construction qu’un enfant oserait. Ou un malade dit mental. Car la réaction de millions de spectateurs a très certainement été la même : c’est de la folie ! Nous y voilà revenu ! Nous avons vu l’inimaginable : le  balai fait de brindilles transportant sa sorcière au sabbat.  IMAGE

Quand on sait qu’on en a brûlé pour moins que cela !

De la même manière, toutes aussi étonnantes sont les images et les créations des artistes "autres". Et si l’on y réfléchi un instant, une question oiseuse se fait jour : est-il bien nécessaire de tout comprendre, en Art ? Absolument pas, cela va de soi.

Par contre l’art brut, s’il nous touche au premier abord à l’instar de l’art reconnu comme tel, peut certainement devenir pour le psychiatre une source ou à tout le moins une piste pour tenter de comprendre son "malade" et, peut-être, parvenir à l’aider.

La gamme étendue de nos neuroleptiques actuels ne serait-elle qu’une emplâtre sur une jambe de bois ? La psychiatrie est un domaine où, plus que dans tout autre, il convient de marcher sur des œufs. Et "comprendre" s’avère ici le mot-clé.

A notre modeste avis de celui qui n’est pas encore interné !

Alice au-delà du miroir

Comprendre ne doit  évidemment pas être le seul apanage du spécialiste thérapeute. Il en va de chacun de nous d’adapter semblable attitude. Et certains d’entre nous sont peut-être plus à même de posséder une faculté d’approche plus souple : nous voulons parler des artistes. C’est devenu un cliché communément admis dans l’imaginaire collectif de notre société de  considérer l’artiste comme le symbole d’une certaine contestation et, on nous excusera le mot par trop à propos, d’aliénation.

Le musée du docteur Guislain l’a parfaitement compris, qui nous présente régulièrement des expositions où l’on peut voir des œuvres d’artistes qui, bien conscients de ce qu’ils font et créent, témoignent précisément d’une attention toute particulière pour l’art de leurs confrères en désarroi. Dernièrement avons-nous ainsi pu remarquer et admirer le travail d’un Ronny Delrue et d’un Jean Rustin.

L’approche de Rustin, particulièrement, est bouleversante. A la vision de la douleur intérieure telle qu’il nous la peint, on ne peut s’empêcher d’évoquer à nouveau le mot "halluciné". Ses peintures sont toujours des portraits sans être toutefois de véritables autoportraits au sens propre. Et cependant…

Rustin nous semble  de toute évidence être l’un de ces rares privilégiés à pouvoir passer de l’autre côté du miroir sans tain. On pense tout de suite à un Bacon, à un Goya, à ces toiles de Van Gogh qui ne sont au premier abord que des paysages mais qui, à l’instar des marines d’Artan dont nous entretenait l’historienne, sont autant d’autoportraits.

Mais, ainsi qu’en témoigne cette exposition, d’autres artistes possèdent le sésame qui ouvre sur "l’autre côté", sur  ce "Dark Side of the Moon" dont le groupe Pink Floyd nous a hantés dans les années ’60.

Et ce que font tous ces artistes est absolument essentiel : rompre, en leur tentative d’approche, la barrière qui sépare notre monde apparemment sagement équilibré de celui, paraît-il plus instable, de ces artistes dits "bruts".

Marc-J. Ghens             

 

Lien vers la partie I  
Lien vers la partie III  

Cliquez sur 
les miniatures 

Egon Schiele 

 

Jackson Pollock 

 

Nan Goldin

 

 

Gustave Courbet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soutine

 

 

 

 

William Hogarth

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Discovery

 

 

 

 

Goya

 

 

 

Jean Rustin

 

 

 

Thierry De Cordier

 

Copyright © 2005 Marc-J. Ghens et Mémoires.
Tous droits réservés.

 

20:38 Écrit par Milady dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.