26/07/2010

Ecrire sous les contraintes?

Chronique 2 : ECRIRE SOUS LES CONTRAINTES par Régine DETAMBEL

 

La contrainte est définie comme une "obligation librement choisie." Il ne s’agit donc pas d’une gêne, pas d’une restriction non consentie, pas d’un empêchement. Ce qu’il faut souligner, c’est que la contrainte libère l’imagination. Par Régine Detambel. 

Un sens émerge

Les consignes et les contraintes sont des règles, du jeu dit-on souvent, et, sur l’innocence du jeu, on se trompe. Tant que j’ai ignoré leur existence, je me suis perdue en flâneries, j’ai suivi des égarés, erré entre la crasse et le faux pittoresque, voulu me composer une langue à moi, alors que je ne maîtrisais aucun des procédés anciens. Si j’ai acquis une langue et un ton, c’est en cultivant la contrainte. Il y a des centaines de contraintes : des contraintes graphiques, des contraintes portant sur la lettre (comme le lipogramme), des contraintes syntaxiques, sémantiques, phonétiques, etc. Bref, il y a des milliers de procédés, d’exercices de style, de constructions préétablies (le sonnet, la terrible règle des 3 unités dans la tragédie…), qui sont repris ou détournés, ou (ré)inventés, notamment par l’Oulipo. 

Une contrainte est une règle d’écriture qui entraîne une règle de lecture. Quand les poètes se soumettaient aux règles du mètre et de la rime, les lecteurs de poésie lisaient en se soumettant aux mêmes règles. Le pacte est signé entre l’auteur et le lecteur. Aujourd’hui, la contrainte est définie comme une "obligation librement choisie." Il ne s’agit donc pas d’une gêne, pas d’une restriction non consentie, pas d’un empêchement. Et en effet, ce qu’il faut souligner, c’est que la contrainte libère l’imagination. Paul Valéry confiait que, devant trop souvent écrire des choses dont il n’avait nulle envie, et l’esprit inerte devant elles, il s’imposait les lettres initiales des phrases successives à faire comme pour un acrostiche. 

L’utilisation de la contrainte recentre l’écriture sur le travail d’artisanat du texte. L’écrivain redevient enfin un ouvrier conscient de ses gestes, de ses ruses et de ses esquives. On remplace, pour la bonne cause, le carcan psychanalytique par un carcan formel ! C’est l’un ou l’autre, l’écriture automatique de Breton ou le lipogramme en E de Perec ! D’habitude, on part d’une idée pour aller au mot. Avec l’écriture sous contrainte, c’est l’inverse. Ce sont les mots qui vous sont fournis (par exemple les mots sans E), qui sont filtrés et limités dès le départ. Et c’est à vous de les combiner de telle sorte qu’un sens émerge quand même. Voilà ce qui permet d’explorer de nouveaux modes d’expression, voilà comment on se découvre parfois des ressources insoupçonnées. On peut d’ores et déjà en conclure que la contrainte n’est qu’un handicap "apparent" et que l’une des forces d’un texte contraint, c’est de braquer l’oeil du lecteur sur l’écrit lui-même, non pas sur l’histoire, et d’établir une connivence avec le lecteur qui se demande ou qui a compris comment c’est fait, comment c’est fabriqué, comment c’est construit, ourdi, tressé. 

Une chose est claire avec la contrainte : si elle est libératrice et créatrice, c’est qu’elle permet de sortir de sa routine personnelle. En se forçant à appliquer un certain nombre de règles, on peut écrire quelque chose qu’on n’aurait jamais eu l’idée d’écrire, jamais pu écrire sans cela. Bon ou mauvais, on ne l’aurait pas écrit. En gros, la contrainte permet de sortir de soi, s’obliger à trouver des idées, changer le mode d’exploitation de ses idées. On a toujours le choix de dire oui ou non à ce qu’on a trouvé sous contrainte. Ce n’est pas un carcan, ce n’est pas préjudiciable à la liberté de création. Je peux dire ensuite si ça me plaît ou non. 

La machine-littérature

Quant à savoir s’il faut montrer la contrainte, s’il faut l’expliquer, chacun est libre. Le seul vrai problème est sans doute de trouver une contrainte qui soit une forme heureuse pour son texte, qui contienne ce qu’on a à dire, qui le révèle sans l’écraser, et surtout qui ne soit pas d’apparence compliquée et rebutante pour le lecteur. Il ne s’agit pas, ici, de la forme pour la forme, d’inutiles raffinements de construction, mais de trouver la forme qui produira un effet, qui répondra à la nécessité intérieure de l’auteur et sera conforme au mouvement de son esprit. La contrainte ne sert pas à briller, à faire preuve d’une virtuosité technique. Le texte contraint ne doit pas être une prouesse, mais une nécessité. 

Pour illustrer mon propos, La Disparition de Georges Perec. Il manque une lettre, la lettre E, et le personnage principal Anton Voyl cherche quelque chose tout au long du livre. C’est un parcours initiatique. Perec, ce nom, ne contient que la voyelle E. Perec perd ses parents, son père à la guerre, en 1939, sa mère en déportation en 1942. Il devient mutique. Adolescent, il fait une psychanalyse avec Françoise Dolto. Adulte, il ne peut qu’être écrivain, puisqu’il ne trouve pas ses mots, il ne peut qu’être heureux de rencontrer la contrainte par laquelle il va pouvoir se dire et se prononcer. Ce roman sans E est bien un roman pour eux, et qui dit leur disparition à eux, ses parents. On comprendra l’émotion de Perec lorsqu’à la sortie de La Disparition un critique, qui écrit un article superbe, n’a pas décelé l’absence du E, ce qui signifie qu’il célèbre le roman, l’effet du roman, et non pas la prouesse technique. 

L’écrivain n’est pas un simple opérateur effacé des opérations scripturales, même dans les contraintes les plus dures. Il n’y a qu’à regarder de près nos brouillons pour constater qu’on ne répète en somme, pour écrire, que quatre opérations : l’ajout, la suppression, la permutation et le déplacement. 

Je me suis rendu compte qu’avec la contrainte, j’étais tellement préoccupée par la forme de ma phrase, par le genre du mot que j’allais utiliser, que cela se relâchait derrière, du côté de l’inconscient, je mettais vraiment tout en moi au service de la résolution du problème primaire que représentait le respect de la contrainte. Alors je m’apparaissais vraiment à moi-même. La contrainte permet de prendre des pistes qu’on n’aurait jamais foulées : on réinvente des mots perdus, on conçoit des rapprochements étonnants, on renverse les clichés. Et plus on se préoccupe de problèmes de structure, plus on s’acharne à son échafaudage, plus on élargit ses frontières. Et les territoires qu’on conquiert, on ose les arpenter parce qu’on regardait ailleurs au moment de franchir nos ponts branlants, au moment de croiser nos propres monstres ! On a raison de dire qu’on n’est pas spontané quand on essaie de l’être, à cause de ces montagnes de clichés dont nous sommes pétris. Notre culture, la façon de parler de notre région, nos lectures, notre âge, tout nous contraint, alors autant en être conscient et se choisir soi-même ses règles d’obéissance. Aux brillantes cathédrales, j’ai toujours préféré les architectures imaginaires dont je suis docilement le plan pour construire, en moi-même, mon ordre propre. 

L’essentiel dans l’oeuvre n’est donc pas d’exhiber la technique ou d’exalter la contrainte mais bien de les mettre toutes deux au service de ce mystérieux en nous qui peut toucher et émouvoir, et je cite Le Corbusier, pour conclure : " On met en oeuvre de la pierre, du bois, du ciment ; on en fait des maisons, des palais, c’est de la construction. Mais tout à coup vous me prenez au coeur, vous me faites du bien, je suis heureux, je dis : c’est beau. Voilà l’architecture." Pour la littérature, remplacez les mots. 

Sources

Tous les numéros de la revue Formules, tous les ouvrages collectifs publiés par l’Oulipo, et diverses oeuvres de Georges Perec, Jacques Jouet, Jacques Roubaud, Italo Calvino, Jacques Bens, etc. 

Régine Detambel

Née dans les années soixante, Régine Detambel se consacre à la littérature et à l’animation d’ateliers d’écriture. Traduite dans plus de dix pays, elle a publié une trentaine de romans et récits, notamment aux éditions Julliard et Gallimard. La Chambre d’écho, son dernier roman, vient de paraître aux éditions du Seuil. Son site www.detambel.com permet de mieux la connaître.
http://www.aleph-ecriture.fr/Chronique-2-ECRIRE-SOUS-LES

15:48 Écrit par Milady | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Important de lire cette page et désir ardent d'y prendre.

UTILE POUr les jeunes auteurs comme nous.

israel

Écrit par : Mekoul Israel | 03/08/2010

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